Qu’est-ce qui pousse sur mon trottoir?

Tout en respectant la rigueur scientifique, les deux graffiteurs de Toulouse ont voulu rendre la botanique accessible.
Photo: Boris Presseq Tout en respectant la rigueur scientifique, les deux graffiteurs de Toulouse ont voulu rendre la botanique accessible.

Le 19 août dernier, des inscriptions insolites tracées à la craie sont apparues sur les trottoirs de Toulouse : les mentions « ruine de Rome », « benoîte des villes » et « verveine officinale », écrites au sol, n’ont pas manqué d’intriguer les passants. Les auteurs de cette mystérieuse opération ont fini par se manifester : Boris Presseq, botaniste au Muséum de Toulouse, et son collègue Pierre-Olivier Cochard, naturaliste, ont voulu attirer l’attention des citadins sur les discrets végétaux qui croissent en milieu urbain.

C’est connu, la nature a horreur du vide et une fissure de trottoir suffit pour que la vie s’y engouffre. Malgré un environnement bétonné et inhospitalier, la flore urbaine présente une diversité étonnante. « On aimerait bien que les gens fassent attention à toutes les plantes qui poussent sur les trottoirs et que personne ne regarde vraiment. La meilleure manière de faire attention, c’est de lire quelque chose sur un trottoir. C’est un réflexe. Quel que soit ce qui est marqué sur le trottoir, on le lit », explique Boris Presseq en entrevue téléphonique au Devoir.

L’idée de ces graffitis botaniques leur est venue, à son collègue et à lui, d’une initiative menée à Nantes par la conteuse Frédérique Soulard qui a voulu introduire un peu de poésie dans la grisaille de sa ville. Est né le projet « Belles de bitume » qui mêle botanique, poésie et contes.

Tout en respectant la rigueur scientifique, les deux graffiteurs de Toulouse ont voulu rendre la botanique accessible. « On n’a pas choisi de mettre les noms latins, mais les noms communs des plantes. Des noms qui parlent, qui reflètent une utilisation et une propriété médicinale ou écologique. »

Photo: Boris Presseq

Selon Boris Presseq, la grande région de Toulouse compterait quelque 900 espèces végétales. Mais dans le centre de Toulouse, elles se déclinent en 300 variétés, indique le botaniste, qui, avec son collègue, a commencé un inventaire de cette flore sauvage il y 10 ans. Environ 15 % des espèces seraient d’origine exotique, ce qui n’est pas nécessairement une tare, précise M. Presseq. « L’artificialisation des milieux et le bétonnage sont des problèmes beaucoup plus importants que les introductions d’espèces exotiques », avance-t-il. « Les plantes n’ont pas de barrières politiques. La seule barrière qu’elles ont, ce sont des barrières géographiques, qui sont aujourd’hui levées », dit-il.

Indisciplinées et sauvages, les « mauvaises herbes » sont importantes pour l’écosystème urbain, fait valoir Boris Presseq. Elles entretiennent une biodiversité animale. Des insectes butinent ces plantes ou s’en nourrissent. Ces insectes deviennent la proie d’oiseaux ou de chauves-souris. « Ces plantes sont importantes pour notre cadre de vie et pour l’ambiance climatique de nos villes. Elles participent d’une part à absorber l’eau de pluie et le ruissellement et ça réduit forcément la température de la ville en été. »

À ceux qui seraient tentés de dire que la présence de ces végétaux témoigne d’un manque d’entretien, Boris Presseq rétorque que les déchets laissés par les citadins, les chiens qui urinent et défèquent sur les trottoirs et les mégots de cigarette sont des maux bien pires que l’indiscipline des végétaux. « On a complètement perdu le lien avec la nature ici, à Toulouse. Notre société dit depuis longtemps que la nature doit être dominée par l’humain. Dans Toulouse, les arbres sont taillés et aucun d’eux n’a un port libre. C’est une conception de la nature qui est très dominatrice. »

La richesse des terrains vagues

À Montréal aussi, la nature profite de chaque brèche dans le bitume. Roger Latour s’intéresse depuis longtemps à cette flore rebelle. En 2009, il a d’ailleurs publié le Guide de la flore urbaine (Fides) afin d’aider le citadin à identifier les plantes croisées sur son chemin.

Son lieu de prédilection pour étudier ces plantes : les terrains vagues. À l’angle des rues Rachel et Molson, dans Rosemont–La Petite-Patrie, les plantes ont colonisé le terrain caillouteux qui s’étend sur quelque 8000 mètres carrés. « Tout ce qu’on voit ici, c’est le cortège classique d’un jeune terrain vague », dit Roger Latour en montrant les fleurs de coronilles, les verges d’or, les grandes molènes, les bardanes et les plants de carottes sauvages qui se sont établis sur ce terrain laissé à lui-même. Étonnamment, les plants d’herbes à poux sont rares. Et bien sûr, il y a des asclépiades. « Dans tous les terrains vagues, il y a de l’asclépiade », note le naturaliste. En revanche, 90 % des espèces présentes — il y en aurait une cinquantaine en tout sur le terrain vague visité — ne sont pas indigènes à l’Amérique du Nord, soutient le naturaliste.

« Les hasards font que la composition exacte n’est pas la même d’un terrain à l’autre. L’ordre d’arrivée change aussi. En général, les plantes dont les graines sont propagées par le vent ou qui sont très fines arrivent en premier », explique Roger Latour. Les oiseaux et les petits mammifères sont aussi responsables à leur insu de la présence de certaines plantes.

En déambulant, il signale de jeunes peupliers. « Les peupliers sont d’excellents colonisateurs. Ce sont en général les premiers arbres qui s’installent », dit-il.

Ce terrain abandonné devient aussi une oasis pour les papillons et les insectes bourdonnants. Lors de notre passage jeudi, plusieurs papillons patrouillaient dans les lieux, dont un élégant monarque.

« Moi, je me pâme devant ça. Je trouve que c’est d’une beauté infinie », lance Roger Latour en embrassant du regard cette plaine un peu hirsute qui, au fil des ans, s’enrichira d’une diversité biologique, jusqu’à ce que le terrain soit récupéré pour un projet de développement. D’ici là, le terrain vague devient un laboratoire pour les botanistes en herbe. « C’est comme un jardin botanique au coin de la rue, un lieu d’excursion et de découverte. »