Les pays du monde se réunissent à l’ONU pour protéger la haute mer

Un accord mondial pourrait sceller le sort de plusieurs espèces et fonds marins en danger et l’avenir de la biodiversité dans les eaux situées en haute mer.
Photo: iStock Un accord mondial pourrait sceller le sort de plusieurs espèces et fonds marins en danger et l’avenir de la biodiversité dans les eaux situées en haute mer.

Les délégués des pays du monde entier convergent ce lundi à l’Organisation des Nations unies (ONU) à New York pour peaufiner les termes d’un accord mondial qui pourrait sceller le sort de plusieurs espèces et fonds marins en danger et l’avenir de la biodiversité dans les eaux situées en haute mer.

Des dizaines d’organisations non gouvernementales (ONG) sont déjà sur place pour presser les États de s’entendre sur un accord ambitieux et contraignant, notamment l’organisation environnementale Greenpeace, qui fera entendre sa voix par l’intermédiaire de son ambassadeur, le comédien espagnol Javier Bardem, qui s’est porté depuis 2018 à la défense des eaux de l’Antarctique. L’acteur appellera les délégués à protéger le tiers des espaces océaniques pour en faire des « aires maritimes protégées » d’ici 2030.

Cette troisième série de négociations de la Conférence intergouvernementale sur la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale marque un pas important pour arriver, au cours de 2020, à doter d’un cadre légal les vastes espaces marins, définis comme la « haute mer ».

Sans lois

« Ce traité vise à préserver les hautes mers, qui représentent les deux tiers de nos océans. C’est une très large portion des mers qui échappe présentement à tout contrôle », indique Liz Karan, directrice du programme entourant les négociations du traité sur la haute mer pour le Pew Charitable Trusts et membre de la High Seas Alliance, représentant plus de 40 ONG.

L’absence de mesures de protection contraignantes dans ces zones de non-droit a ouvert la porte, ces dernières décennies, à la surpêche, à l’exploitation des fonds marins par l’industrie minière et à la croissance exponentielle du trafic maritime, qui mettent en péril plusieurs espèces et espaces marins fragiles. Le traité vise à stopper la dégradation de ces écosystèmes aujourd’hui considérés comme essentiels à la vie sur la Terre.

Les données scientifiques présentées à l’ONU indiquent que la protection de ces écosystèmes s’impose pour préserver la biodiversité, mais aussi pour limiter le réchauffement climatique. Les milliards d’organismes vivant en très grande profondeur dans la haute mer (90 % de la masse halieutique) stockent en effet la moitié du CO₂ produit sur la Terre, agissant ainsi comme une « pompe biologique des océans ».

« Les océans produisent 50 % de l’oxygène que nous respirons, et notre survie dépend de leur protection », ajoute Agnès LeRouzic, chargée de campagne Océans et plastique pour Greenpeace au Québec.

« La cible visée [30 % d’aires maritimes protégées] a été établie sur la base d’études scientifiques démontrant que, pour rétablir la biodiversité et assurer la sécurité alimentaire, il faut protéger au moins le tiers des océans », ajoute celle-ci, rappelant que de forts intérêts économiques sont en jeu dans ces négociations.

« On souhaite que l’accord ne soit pas saboté par une poignée de pays, comme ce fut le cas pour l’accord sur l’Antarctique. On veut que la science prévale, dit-elle. Pas les intérêts économiques de chaque pays. »

En 2018, les discussions lancées par une commission de l’ONU pour conclure un accord international visant à protéger la mer de Weddell, dans l’Antarctique, ont en effet avorté, à la suite du veto opposé par la Chine et la Russie, fort intéressées par les ressources halieutiques et minières de cette région.

Sherpa des mers

Selon la High Seas Alliance et plusieurs ONG, la création de sanctuaires marins est incontournable pour assurer la conservation des ressources océaniques, revitaliser celles qui sont déjà surexploitées et rendre les mers plus résilientes aux autres fléaux que sont la pollution plastique, le réchauffement climatique et l’acidification des eaux.

Il y a déjà 15 ans que des pourparlers visant à doter la haute mer de mesures de protection ont été amorcés par l’ONU. Pour l’instant, seule la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, adoptée en 1982, régit les activités des États dans les océans. Elle a surtout permis de pacifier les activités entre États, grâce au consensus atteint sur la définition des notions d’eaux territoriales et de zones économiques exclusives (ZEE, les eaux situées à l’intérieur des 200 milles nautiques des côtes d’un pays) que les États pouvaient revendiquer.

Selon Liz Karan, du Pew Charitable Trusts, des points de tension sont à prévoir, puisque les lobbys de l’industrie des pêches et des industries minières et maritimes font toujours pression sur les États pour être exclus de l’application du traité. Des discussions musclées sont aussi attendues sur les activités qui pourront être tolérées dans ces futures aires maritimes protégées. À ce jour, seulement une poignée d’États riches et de grands groupes industriels profitent toutefois de ces industries. Même si les prises en haute mer ne comptent que pour 4,6 % des captures annuelles, les activités de chalutage ont des conséquences désastreuses sur la biodiversité des fonds marins et un impact important sur la chaîne alimentaire et la survie de plusieurs espèces menacées.

Coquille vide

« Si le traité permet à de telles activités de continuer, le danger serait de créer des zones protégées qui ne seraient en fait que des boîtes vides », s’inquiète Mme Karan.

C’est pourquoi, en plus de prévoir la création de sanctuaires et des critères qui prévaudront à leur désignation, le traité définit aussi les mesures de protection qui devront être prises par les parties, et prévoit la tenue de consultations et d’études de conséquences environnementales pour toute activité ayant des effets sur la haute mer. L’accord s’accompagne aussi d’obligations de résultat pour les parties et prévoit des moyens de surveillance des zones protégées, un mode de résolution des conflits en cas de litige et définit des sanctions en cas de non-respect des termes du traité. Reste à voir quelles propositions passeront la rampe, et si une majorité d’États y adhéreront.

Malgré tout, la représentante du Pew Charitable Trusts à cette conférence se dit confiante et pense que les négociations aboutiront à un accord assez contraignant pour les États. « De plus en plus de données scientifiques démontrent que nous sommes à un tournant pour protéger la biodiversité marine, et les pays sont conscients de cela. Mais il reste encore beaucoup de travail pour s’entendre sur les mécanismes de mise en application de cet accord, notamment sur leurs obligations de protection de chacun des États », dit-elle.

L’organisation Greenpeace, qui présentera une pétition de plus de 1,5 million de noms pour appuyer sa requête visant la protection de 30 % des océans, espère sensibiliser l’opinion publique et les médias à ces négociations cruciales, jusqu’ici restées dans l’ombre.

« Pour l’instant, ces négociations, ce n’est pas comme la COP, ça n’attire pas l’attention des médias », déplore Agnès LeRouzic. « Des pays comme les États-Unis, le Japon ou la Russie ont tout intérêt à ce que la haute mer demeure libre de toute loi. Mais heureusement, énormément d’autres États pensent le contraire. Tout ce qu’on espère, c’est que l’adoption de cet accord fera l’objet d’un vote, et non d’un consensus. Si on recherche à tout prix un consensus, on arrivera à un accord dilué. »