Feux de forêt: pour mieux s’attendre au pire

«Le taux d’incendies de forêt dans la partie ouest [du Nord du Québec] représente près de 2,5% du territoire par année, en moyenne. Ça semble peu, mais ça veut dire qu’en moyenne, chaque point de territoire passe au feu tous les 40 ans», souligne Dominique Arsenault.
Photo: Bob Self The Florida Times-Union via Associated Press «Le taux d’incendies de forêt dans la partie ouest [du Nord du Québec] représente près de 2,5% du territoire par année, en moyenne. Ça semble peu, mais ça veut dire qu’en moyenne, chaque point de territoire passe au feu tous les 40 ans», souligne Dominique Arsenault.

Comment mieux prévenir les pannes de courant ou les évacuations causées par les incendies de forêt dans le nord du Québec ? Voilà l’une des questions que se posent des chercheurs qui travaillent depuis deux ans sur un projet d’envergure.

Selon ce qu’a appris Le Devoir, ces universitaires veulent prédire les prochains incendies et cibler les zones à risque pour intervenir, un projet dans lequel Hydro-Québec est impliquée.

En 2013, un immense incendie de forêt avait fait rage dans la région de la baie James. Des centaines de personnes, travailleurs et communautés autochtones, avaient été évacuées. Et l’incendie avait beau être au nord, il avait causé des pannes d’électricité importantes dans le sud du Québec.

À Montréal, par exemple, il avait causé des interruptions de service parfois majeures qui ont notamment paralysé le métro.

Si cet incendie avait été particulièrement ravageur, Dominique Arsenault, professeur en écologie forestière à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), estime que des brasiers de cette ampleur pourraient se reproduire, car il y a eu des incendies équivalents, voire plus importants, au cours des deux derniers siècles. Et, plus généralement, il ajoute que, selon ses recherches, il y a plus d’incendies qu’on pense dans la région de la baie James.

« Le taux d’incendies de forêt dans la partie ouest représente près de 2,5 % du territoire par année, en moyenne. Ça semble peu, mais ça veut dire qu’en moyenne, chaque point de territoire passe au feu tous les 40 ans. C’est beaucoup », souligne-t-il.

Les incendies pourraient être en plus intenses dans les prochaines années dans cette zone propice aux sécheresses. Le lien peut être fait avec les changements climatiques.

« Avec le réchauffement climatique, on observe que depuis 30 ans, c’est en augmentation. Ça a passé de 2 % [du territoire] il y a une trentaine d’années à 3 % [du territoire] aujourd’hui. Mais c’est compliqué, nous ne pouvons pas encore dire hors de tout doute que cette hausse provient du réchauffement climatique », explique Dominique Arsenault.

Un secteur hautement stratégique

Avec cette réalité en tête, le professeur pilote depuis deux ans un projet d’envergure en collaboration avec Hydro-Québec, Ouranos et des étudiants au doctorat dans la région de la baie James, plus précisément au complexe La Grande.

« C’est là qu’il y a le plus d’incendies de forêt au Québec », précise-t-il. Et c’est dans cette zone très propice aux incendies qu’ont été construites les structures qui génèrent et transportent près de 50 % de l’électricité de la province.

Le projet est divisé en trois volets. D’abord, avoir un portrait des incendies de forêt dans la région depuis 200 ans. Ensuite, prédire la propagation d’incendies dans le futur et, finalement, cibler les endroits les plus à risques et évaluer comment adapter les infrastructures.

« Une fois que nous allons avoir la carte de probabilité de feux, par exemple probabilité faible, moyenne ou élevée, nous allons superposer toutes les infrastructures du complexe La Grande. Donc tous les villages, toutes les centrales de production d’électricité. […] Nous allons voir les infrastructures qui sont particulièrement exposées au risque d’incendie de forêt », explique Dominique Arsenault.

Pour Hydro-Québec, il y a un intérêt stratégique évident puisque plusieurs de ses installations sont situées dans la forêt. Isabelle Chartier, chercheuse de l’Institut de recherche d’Hydro-Québec (IREQ), précise que l’étude concerne entre autres 14 000 pylônes, 5300 kilomètres de lignes, 39 postes de transport électrique et plus de 300 bâtiments. Des chercheurs de l’IREQ et des employés de la division TransÉnergie sont impliqués dans la cartographie des valeurs à risques des infrastructures de la société d’État.

Le projet leur permettra de « mieux anticiper les risques », et donc de « prendre de meilleures décisions quant aux mesures d’atténuation des risques et de réduction des impacts », indique Isabelle Chartier.

Une analyse « coûts-avantages » sera également faite. « C’est une analyse qui fait intervenir trois choses. La valeur de l’infrastructure, la probabilité de feu sans mitigation, la probabilité de feu avec mitigation. En considérant les trois, on détermine si on a avantage financièrement à faire un traitement, ou bien si c’est plus avantageux économiquement de ne rien faire », explique Dominique Arsenault.

Plus concrètement, ces questions pourraient se poser dans un cas où il faudrait décider s’il faut garder des poteaux en bois dans un secteur, ou bien les remplacer par des poteaux en métal qui ne brûlent pas.

Protéger les villages autochtones

Cette analyse « coûts-avantages » fera partie du dernier volet du projet, qui sera bientôt mis en branle. Dans quelques semaines, un étudiant de l’Université de l’Abitibi-Témiscamingue (UQAT) s’y consacrera dans le cadre d’une portion de son doctorat. « Je suis la personne qui va rassembler les résultats des autres volets pour faire une synthèse », explique Guillaume Proulx.

Les villages autochtones sont également au centre du projet. « Je vais cartographier toutes les infrastructures et voir les coûts associés à différents types d’incendies. Je vais voir quel impact ça peut avoir sur la population qui habite et qui fréquente ces lieux, qui vivent sur le territoire », ajoute Guillaume Proulx.

Le doctorant ira sur le terrain seulement l’été prochain, mais il entrera d’abord en contact avec des communautés cet hiver. Il sera également appuyé par une équipe d’économistes d’Ouranos pour faire l’analyse coûts-avantages. Le consortium de recherche donnera également un coup de main à Dominique Arsenault pour l’aider à développer son modèle de prévision des incendies.

« Nous allons fournir des scénarios climatiques, pour les aider à savoir s’il va y avoir des régions qui vont devenir plus à risque aux incendies de forêt et où elles sont situées », précise Jacinthe Clavet-Gaumont, coordonnatrice du programme Énergie chez Ouranos.

Et que peut-on faire pour adapter les lignes de transport et les villages les plus à risque une fois que tout sera analysé ? Le professeur Dominique Arsenault explique que plusieurs stratégies existent, par exemple des traitements de combustibles. « Les deux principales approches sont de faire des coupe-feu, soit en coupant la végétation ou en faisant du brûlage dirigé », dit-il.

1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 9 août 2019 10 h 14

    Ou l’on voit que la recherche est utile.

    Les fonds publics, ça sert à ça !

    Bravo à ces hommes et femmes qui pensent à demain.