La Terre a besoin d’un monde végétarien

Ce changement de régime alimentaire aurait le potentiel de libérer, au cours des prochaines décennies, «des millions de kilomètres carrés de terre».
Photo: Alice Chiche Le Devoir Ce changement de régime alimentaire aurait le potentiel de libérer, au cours des prochaines décennies, «des millions de kilomètres carrés de terre».

Limiter les bouleversements climatiques passe par une transition de notre régime alimentaire vers un régime largement végétarien, conclut le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans un nouveau rapport qui s’attarde sur l’utilisation des terres dans un contexte de réchauffement global.

« Des régimes équilibrés avec des aliments d’origine végétale, comme ceux basés sur des grains, des légumes, des fruits, des légumineuses et des noix, ainsi que de la nourriture d’origine animale produite de façon durable et dans un contexte de faibles émissions de gaz à effet de serre, présentent des occasions majeures pour l’adaptation et l’atténuation du réchauffement climatique », résume Debra Roberts, coprésidente du groupe de travail du GIEC qui a rédigé ce rapport spécial publié ce jeudi matin.

Ce changement de régime alimentaire aurait le potentiel de libérer, au cours des prochaines décennies, « des millions de kilomètres carrés de terre », en plus de représenter « un potentiel d’atténuation du réchauffement ». Le GIEC évalue ainsi qu’un recul marqué de l’utilisation des terres pour la production de produits d’origine animale permettrait d’éviter, à l’horizon 2050, l’émission de 700 millions à 8 milliards de tonnes de gaz à effet de serre (GES).

« Certains choix de régime alimentaire nécessitent davantage de terres et d’eau, en plus de générer davantage de gaz ayant un fort potentiel de réchauffement », dont le méthane, rappelle Mme Roberts, en référence à notre grande consommation de produits d’origine animale.

Les conclusions du GIEC rejoignent d’ailleurs celles d’autres analyses scientifiques qui ont démontré que les produits d’origine animale comptent pour 72 % à 78 % de toutes les émissions de GES du secteur agricole mondial, évaluées à 5,5 milliards de tonnes. À titre d’exemple, la production d’un seul kilogramme de boeuf peut générer 32,5 kg de CO2. Pour l’agneau, on évalue le bilan à 33 kg par kilogramme produit, et à 12,9 kg pour le porc. A contrario, le bilan moyen est de 0,1 kg pour le soya, 0,06 kg en moyenne pour les légumes, 0,7 kg pour les noix et 1,18 kg pour le riz.

En plus de la transition du régime alimentaire des êtres humains, le GIEC plaide pour une réduction du gaspillage alimentaire. Pas moins du tiers de la nourriture produite dans le monde est gaspillé, rappelle le rapport, tout en soulignant qu’une réduction de ce gaspillage permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre imputables à la production alimentaire.

Cette réduction du gaspillage est d’autant plus nécessaire que le réchauffement climatique aura pour conséquence d’augmenter « l’insécurité alimentaire », qui affecte déjà plus de 800 millions de personnes à l’échelle de la planète. « La sécurité alimentaire sera de plus en plus affectée par le réchauffement à venir en raison du déclin des rendements, de l’augmentation des prix, de la réduction de la qualité et des perturbations de la chaîne d’approvisionnement », prévient Priyadarshi Shukla, coprésident du groupe de travail du GIEC qui a produit ce « Résumé à l’intention des décideurs », approuvé « ligne par ligne » par les représentants de plus de 195 pays au cours des derniers jours.

Les conséquences de cette insécurité ne se feront pas sentir de la même façon dans tous les pays, « mais les répercussions seront plus sévères dans les pays à faibles revenus en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans les Caraïbes », précise M. Shukla.

Dégradation

Le GIEC anticipe en outre une dégradation des terres découlant des bouleversements du climat. Or, les terres dégradées sont moins productives et elles absorbent moins efficacement le carbone, ce qui aggrave les changements climatiques, qui eux-mêmes vont « exacerber » cette dégradation. « Dans un avenir avec des averses plus intenses, les risques d’érosion des sols sur les terres cultivables devraient augmenter », un processus qui, dans certains cas, « pourrait être irréversible », peut-on aussi lire dans le rapport des experts de l’ONU sur le climat.

Les nouvelles données démontrent en outre « une augmentation des risques » de sécheresse, d’incendies, de dégradation du pergélisol et « une plus grande instabilité du système alimentaire », même avec un réchauffement de 1,5 °C. La situation serait bien pire avec un réchauffement de 2 °C, préviennent les scientifiques.

Dans ce contexte, le GIEC insiste sur l’importance de se tourner vers une gestion « durable » des terres — déjà accaparées à 70 % par l’activité humaine —, une avenue qui pourrait aussi amener des gains climatiques majeurs. « L’agriculture, la foresterie et les autres types d’utilisation de terres comptent pour 23 % des émissions de gaz à effet de serre. Mais les processus naturels des terres absorbent du dioxyde de carbone équivalent à près du tiers des émissions des énergies fossiles et de l’industrie », explique Jim Skea, coprésident du groupe de travail du GIEC qui a rédigé ce rapport.

« Les terres déjà utilisées pourraient nourrir le monde dans un contexte de changement climatique et fournir de la biomasse pour la production d’énergie renouvelable, mais une action rapide et ambitieuse dans plusieurs secteurs est nécessaire », souligne un autre coprésident du groupe de travail, Hans-Otto Portner. « Même chose pour la conservation et la restauration des écosystèmes et de la biodiversité. »

Le GIEC avait publié en octobre 2018 un rapport portant sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C, mais aussi les moyens de ne pas dépasser ce seuil. Il y insistait sur le besoin de réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre. Selon ce qu’on peut lire dans le document, l’humanité devra réduire ses émissions de CO2 de 45 % d’ici 2030, puis les faire complètement disparaître pour 2050.

Le problème, c’est que les engagements des États conduisent le monde vers une hausse moyenne des températures de plus de 3 °C. Une situation qui provoquerait une multiplication des événements climatiques extrêmes, un recul des zones cultivables et des ressources en eau dans plusieurs régions, une fonte irréversible des glaces des pôles, un dégel du pergélisol qui libérerait d’énormes quantités de méthane, la montée considérable du niveau des océans, l’afflux de millions de réfugiés climatiques et la disparition de pans majeurs de la biodiversité mondiale.

Un troisième rapport « spécial » dédié aux océans et à la cryosphère (banquise, glaciers, calottes polaires) sera adopté fin septembre à Monaco, au moment où l’ONU organisera un sommet sur le climat à New York.


Une version précédente de cet article affirmait que pour chaque kilogramme de porc produit, 2,9 kg de CO2 étaient générés. Or, il s'agit de 12,9 kg de CO2. Nos excuses.

21 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 8 août 2019 07 h 45

    Problème

    Les humains ont besoin de produits animaux. Il n'existe aucune culture végétalienne.

    • Gilbert Troutet - Abonné 8 août 2019 09 h 08

      Un peu simple pour répondre à une question complexe.

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 août 2019 16 h 09

      Mais il serait trop long de parler de l'ineptie d'engraisser le bétail aux céréales, de la restauration des sols par un usage raisonné du bétail ou des possibilités de culture hors sol grâce à de meilleures sources d'énergie, comme la fusion. Mais le fait est qu'un régime comme celui préconisé par EAT-Lancet Commission for Food présente d'importantes lacunes nutritionnelles pour la plupart des gens.

  • Gilbert Talbot - Abonné 8 août 2019 08 h 47

    On doit tous s'y mettre, mais ce n'est pas facile.

    Ça c'est le plus difficile à faire: changer son régime alimentaire en passant du gros steak BBQ à la salade de pois chiches. Moi je m'essaie depuis des années, ça dure un p'tit bout de temps, puis les vieilles habitudes reviennent: le "confort good", La cuisine de nos mères, le bacon, la saucisse et le pâté chinois sont encore dans nos mets favoris. L'appel du Big Mac et des frites ne sera pas remplacé Beto. Il y A Tim Horton qui fait un hamburger végé, faudra voir si ça pogne et faudra surtout que les autres grosses chaînes de fast Ford suivent. On peut faire autrement. Les asiatiques, japonais, chinois, hindous savent déjà faire des rouleaux printaniers, des boulettes de légumes des riz au cari absolument délicieux.
    Lâchons pas. On doit tous s'y mettre de toute façon.

  • Gilbert Turp - Abonné 8 août 2019 09 h 29

    Le silence assourdissant de la surpopulation

    Chaque million de personnes qui s'ajoute sur la planête, c'est pas seulement des légumes de plus à faire pousser, mais c'est aussi des véhicules, des maisons, des routes, des villes qu'on ajoute pour grignoter encore plus de sols propices à nous nourrir.
    Et on n'a pas encore parlé du pétrole qui contamine les terres et réchauffe le climat qui désertifie ou inonde ensuite les sols, ni de l'eau qu'on puise et qu'on pollue.
    Mais bon, lâcher le bacon ne ferait pas de tord...

  • Jean Richard - Abonné 8 août 2019 09 h 29

    Risque de cynisme

    Au lieu de nous déverser en vrac les informations qui proviennent d'un rapport venu d'un milieu scientifique, il vaudrait peut-être mieux que les médias traitent d'un sujet à la fois. Sinon, les gens ne sauront plus à quel saint se vouer et la cause environnementale risque de rejoindre la cause politique en devenant un terreau fertile pour le cynisme.

    Un exemple ? Qui ce matin n'aurait pas envie de poser une question toute simple : comment les changements climatiques pourront-ils en même temps provoquer des sécheresses et des averses plus fréquentes et plus abondantes ? Ou encore, d'où vient l'énorme différence entre les émissions de dioxyde de carbone occasionnées par l'élevage du bœuf et celles reliées à l'élevage du cochon ? Ceux qui ont fait du cochon une viande interdite par leur religion pourraient dire que ces chiffres sont biaisés et visent certains groupes. En même temps, ceux qui bannissent le porc ont un goût marqué pour le mouton, étiqueté comme gros émetteur de GES.

    Alors, une chose à la fois si on veut éviter la montée du cynisme. Ou alors, si on veut tout mettre dans le panier, il faut éviter les oublis. On ne peut pas parler du recul du territoire forestier, du recul du territoire agricole en faisant l'économie des politiques d'aménagement du territoire dans l'équation.

    • Roger Boisvert - Abonné 8 août 2019 10 h 36

      M. Richard, l'objet de ce nouveau rapport spécial du Giec est pourtant assez simple: il démontre une fois de plus que la production de protéines animales est plus coûteuse environnementalement que celle de protéines végétales et il recommande de diminuer la consommation de viande. Le gros bon sens que chacun peut comprendre et mettre en pratique. Et voici une partie de la réponse pour les faibles émissions de GES du porc: plusieurs familles nicaraguayennes à revenu modeste élève un porc dans leur minuscule cour arrière. Ces bêtes sont nourries avec les restants de tables et autres aliments impropres à la consommation humaine. Aucun veau ou mouton, dont l'alimentation est beaucoup plus sélective, n'a été aperçu dans les cours arrières.

    • François Langlois - Abonné 8 août 2019 11 h 05

      Logiquement, il me semble le 2,9 kilos de CO2 pour le porc est très probablement une coquille. Je ne vois pas d'autre explication pour une si énorme différence avec les autres types d'élevage dont il est question. Sous toutes réserves.

    • François Beaulé - Abonné 8 août 2019 13 h 21

      M. Langlois,
      Le boeuf et le mouton mangent de l'herbe. Cette digestion nécessite une fermentation qui dégage du méthane. L'évaluation de l'effet de serre du méthane est traduite en équivalent CO2.

      L'élevage du poulet est le plus efficace. Si on exprime la relation entre les protéines et les émissions, le poulet fait beaucoup mieux que le riz, par exemple.

    • Jean Richard - Abonné 8 août 2019 14 h 06

      Le volumineux rapport (plus de 1000 pages rédigées par une centaine de scientifiques de 52 pays) est divisé en sept chapitres ressemblant à ceci :
      1) Le contexte
      2) L'interaction entre la terre et le climat
      3) La désertification
      4) La dégradation des sols
      5) La sécurité alimentaire
      6) Les liens entre la désertification, la dégradation des sols, la sécurité alimentaire et les flux de GES
      7) La gestion des risques et la prise de décision en relation avec le développement durable

      https://www.ipcc.ch/srccl-report-download-page/?fbclid=IwAR3jr-Vcjgi9VBeazMsosxvSMXP4A13IUMU64CRqb5S4FofO2Jw6heiz3RI

      Il faudrait voir, un chapitre à la fois, ce qu'implique chacun d'entre eux. Mais ça ne se résume sûrement pas à une simple équation comprennant la culture des végétaux et l'élevage des animaux. C'est beaucoup plus complexe.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 8 août 2019 14 h 20

      A M. Langlois, sur un papier de la FAO on retrouve une liste en fonction des protéines.

      Elle donne exprimé en Kg d'éq.-CO2 par kilo de protéine

      342 Kg pour la viande bovine bovine,

      189 pour celle de petits ruminants,

      52 pour le porc,

      40 pour le poulet,

      42 pour les oeufs de poulet,

      84 pour le lait de vache,

      125 pour celui des petits ruminants.

      Il faut noter que le niveau de GES pour un même type de production varient beaucoup selon les méthodes utilisées. Les graphiques en donnent un aperçue. La FAO souligne que: "une opportunités d'atténuation existent".

      A la page 9 ici, http://www.fao.org/3/a-i6345f.pdf

      Aussi, on y apprend que la production laitière bovines mondiale compte 2.1 milliards de tonnes de GES comparée 2.5 pour la viande bovine. Cela signifie que le lait de vache fournit aux humains 4 fois plus de protéine que la viande bovine, tout qu'en émettant que 85% des GES de cette dernière !

      Ce fascicule de la FAO est vraiment bien fait. Quantité d'informations de base sur la situation mondiale, croisé avec des informations utiles au quotidien des gens. Bravo !

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 8 août 2019 09 h 43

    Où en êtes-vous donc?

    Déjà, on peut se limiter au porc comme viande rouge qui ne produit que 2,9 kg de CO2 par kilo. Que diriez-vous de faire porter un interdit religieux sur toutes les autres viandes?

    De mon côté, j'en suis à 100 g de viande rouge par semaine. Croyez-moi, on s'en porte bien mieux! Même si j'ai toujours eu mon poids santé toute ma vie.

    Quoi qu'il en soit, la désinformation climatosceptique continue de battre son plein en toute impunité!

    • Jean Richard - Abonné 8 août 2019 12 h 09

      Désinformation climatosceptique ?

      Il y a quelque chose de tout aussi pervers que le climatiscepticisme : la religion, ou plutôt une certaine religion. Or, chassez la religion et elle revient au galop. Pourquoi ? Parce que nombre de gens préfèrent s'appuyer sur des croyances et non des connaissances.

      Tous ceux qui osent déplorer le fait que l'écologie, d'abord et avant tout une science, a été convertie en religion, avec ses messies, ses prophètes, se font qualifier de climatosceptiques, ce qui est loin de la réalité. Les écoloreligieux se sentent égratignés dans leur foi à la moindre remise en question de certaines de leurs croyances.

      Il y a une ÉNORME différence entre la négation des observations qui tendent à démontrer que les changements climatiques font partie de la réalité ET la remise en question de certaines politiques, de certaines approches, de certains faux gestes qui souvent sont inutiles et parfois font pire que le mal qu'elles sont censées prévenir. Par exemple, remettre en question l'usage que fait le gouvernement du Québec du fonds vert n'a rien du climatoscepticisme et pourtant, quiconque ose faire cette remise en question se fait pointer du doigt. Qui profite le plus du fonds vert ? L'industrie automobile et celles qui y sont rattachées. L'industrie automobile n'a rien à cirer de l'environnement. Elle veut tout simplement être capable de construire 100 millions de bagnoles par année, nombre qui doit augmenter d'année en année, et tout ça doit rapporter du fric à ses actionnaires. Le fonds vert est aussi largement convoité par une industrie pseudo-verte, qui a des objectifs comparables à ceux de l'industrie automobile. Il y a aussi, en coulisses, une industrie minière qui rêve d'éventrer le sous-sol pour lui en tirer son dernier caillou exploitable, comme si des territoires vierges ne devraient jamais exister.

      Vivement la laïcité écologique...