Le patrimoine fantôme

La fondation de pierres d’une maison datant de 1945 gît le long du chemin des Poteaux. Derrière, une maisonnette datant de 1928 s’enfonce petit à petit dans le sol.
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir La fondation de pierres d’une maison datant de 1945 gît le long du chemin des Poteaux. Derrière, une maisonnette datant de 1928 s’enfonce petit à petit dans le sol.

En prévision du 125e anniversaire de la création du parc national des Laurentides, à l’origine de l’actuelle Réserve faunique du même nom, Le Devoir est parti à la découverte des anciens sentiers entre Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Dernier de quatre textes.

Depuis un demi-siècle, Louis Lefebvre arpente les pistes amérindiennes de la Réserve faunique des Laurentides pour localiser les « maîtres sentiers ».

Le gibier et le poisson n’intéressent guère le récréologue à la retraite. « Moi, c’est plus pour la beauté des paysages et les liens d’une vallée à une autre. Je tripe sur mes vieux chemins. D’ailleurs, ils sont tous en train de se refermer », fait-il remarquer après avoir quitté la voie ayant la cote aujourd’hui : la route 175.

M. Lefebvre préfère les vieux sentiers autochtones. « On reconnaît bien leur sillon de piétinement qui peut être profond de 50 centimètres et large de 50 centièmes », dit l’aventurier avant d’expliquer au Devoir le b.a.-ba des « maîtres sentiers ». « Un maître sentier, c’est l’autoroute principale. C’est la voie d’accès principale le long de laquelle on montait pour se disperser par des sentiers secondaires et tertiaires », poursuit-il.

Le sentier des Jésuites était le plus connu d’entre eux. Il reliait Québec à l’embouchure de la rivière Métabetchouan. Le bétail des missionnaires jésuites y était tiré jusqu’au Lac-Saint-Jean durant la seconde moitié du XVIIe siècle. Même si les Amérindiens l’empruntaient depuis des siècles, les Jésuites ont donné leur nom au chemin.

Louis Lefebvre entraînait régulièrement ses amis dans ce chemin mythique. Il tenait à suivre le tracé « intégral » avec eux. Pas question de tricher en prenant un raccourci. « Les gars n’arrêtaient pas de m’agacer. “L’intégrale”, qu’ils disaient, “l’intégrale !” »

Garde-feux

Louis Lefebvre a reconstitué l’ensemble — ou presque — des voies de passage autochtones au cours de ses périples en raquettes, en ski de fond et en canot. Dans son entreprise, il a pu compter sur l’aide des anciens garde-feux, qui étaient responsables de la prévention des incendies. « J’ai rencontré plein de vieux bonshommes qui ont patrouillé, qui ont entretenu les sentiers. Ils disaient : « Les sentiers étaient déjà là quand on est arrivés en 1928. C’est les Indiens qui passaient là avant nous autres. » Mais ça, il n’y a personne qui a l’air de s’intéresser à cette histoire-là », laisse-t-il tomber, se désolant du faible intérêt pour le patrimoine bâti de la Réserve faunique.

Dans la première moitié du XXe siècle, 18 tours d’observation sont érigées sur les montagnes de ce que l’on appelait alors le parc national des Laurentides. « Les garde-feux marchaient toute la journée, et ils avaient un camp pour dormir », explique M. Lefebvre.

 

Ironiquement, la plupart de ces camps ont été incendiés par les autorités… pour éviter tout risque d’incendie. « Eux autres, le patrimoine bâti, ils s’en crissent comme de l’an 40 », lâche M. Lefebvre.

La fondation de pierres d’une maison datant de 1945, dans laquelle les garde-feux trouvaient refuge, gît le long du chemin des Poteaux. Louis Lefebvre y a passé une nuit jadis durant l’une de ses expéditions. « Il y avait deux lits, un poêle à bois, une table et deux chaises », raconte-t-il. Outre les fondations, ne restent plus de cette demeure perdue dans les herbes hautes que la carcasse d’un matelas et des éclats de verre. À quelques pas, une maisonnette datant de 1928 s’enfonce petit à petit dans le sol.

Camp Mercier

Le patrimoine hôtelier de la Réserve faunique des Laurentides n’attire guère l’attention. Le camp Mercier de 1920 a pour sa part été démoli il y a quelques années dans l’indifférence. Le pavillon du lac à l’Épaule, où Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill ont taquiné la truite en 1944, tient bon même s’il a connu un meilleur sort. Il fait l’objet de rénovations au coût de trois millions de dollars.

S’il est plus visible, le patrimoine de l’ancienne halte routière L’Étape, située à mi-chemin entre Québec et Saguenay, n’a pas échappé au pic des démolisseurs. Il ne reste rien des deux auberges de style « normand » qui se sont succédé sur les bords du lac Jacques-Cartier entre 1950 et 2005. « C’était une halte routière de très grand calibre », se rappelle l’historienne Russel-Aurore Bouchard dans un entretien avec Le Devoir. « À cette époque-là, on avait l’amour du parc. »

 
Photo: Charles Breton-Demeule Rare photo de l’ancienne halte routière L’Étape, de style normand, située à mi-chemin entre Québec et Saguenay. Elle n’a pas échappé au pic des démolisseurs.

La chapelle de Notre-Dame-de-l’Assomption du lac Jacques-Cartier est laissée à l’abandon, 30 ans après sa fermeture. Les vandales y accèdent par une porte de côté donnant sur le sous-sol. Une ancienne affiche de la halte routière L’Étape arborant des fleurs de lys typiques des années 1950 les accueille, allongée par terre. Une toilette et un évier sont retenus au mur par des tuyaux de fonte. Un petit escalier mène derrière l’autel sur lequel une trinité de canettes de bière repose. Aujourd’hui, les bancs d’église sont empilés les uns sur les autres comme s’ils fuyaient un trou dans le plancher.

Patrimoine immatériel

Lors de son périple, Le Devoir a aperçu un bébé orignal, une gélinotte huppée avec ses petits, une couleuvre et quelques écureuils. Pas de trace toutefois du « fantôme du parc » qui a frappé l’imaginaire des automobilistes de la Réserve faunique dans les années 1990.

La version la plus courante de la légende met en scène un camionneur qui fait monter une autostoppeuse. La jeune femme en camisole blanche et en jeans ne dit pas un mot. Elle se contente de remettre un bout de papier au conducteur avant de disparaître au détour d’un regard. Intrigué, le camionneur se rend à l’adresse indiquée sur le papier. Il y apprend que la jeune fille avait perdu la vie récemment lors d’un accident sur la 175.

Le professeur de littérature à la retraite, Bertrand Bergeron, s’est penché sur cet élément du patrimoine immatériel. « Pour produire un fantôme, il faut avoir été éjecté de la vie avant son heure. Donc c’est comme si l’âme s’attardait jusqu’à ce qu’elle trouve une sorte de délivrance. »

M. Bergeron se souvient d’une autre version de la légende qui circulait à vive allure sur la 175 durant les années 1960, alors que Montréal s’apprêtait à accueillir le monde sur des îles construites de toutes pièces dans le fleuve Saint-Laurent à l’occasion d’Expo 67. L’autostoppeuse était alors une religieuse. « Elle s’assoyait sur la banquette arrière et elle prédisait que l’île Notre-Dame allait être engloutie. La religieuse disparaissait ensuite. »

Le fantôme ne semble plus hanter le parc depuis le tournant des années 2000. La construction d’une autoroute à quatre voies divisées dans la Réserve faunique aurait joué un rôle dans la disparition du spectre, est d’avis le spécialiste du folklore. « C’est une route qui était considérée comme dangereuse [jusqu’à ce moment] », souligne-t-il.

Labyrinthe

Retour dans la Jeep de Louis Lefebvre. Le récréologue ne se lasse pas des chemins forestiers. « Si on avait eu du temps, on aurait pu aller zigonner dans ce coin-là », dit-il en roulant sur l’ancien chemin des Poteaux avant de rejoindre l’autoroute.

Louis Lefebvre n’est jamais à la merci des fermetures des routes 175 et 169. « À un moment donné, il y avait une vanne qui s’était renversée. Un de mes amis dit : « C’est fall ball pour notre excursion. » J’ai dit : “Non, non, on va prendre le chemin Paré, on va la contourner et sortir plus loin.” J’ai toujours un plan B avec les vieux chemins », dit-il, non sans fierté.

Au détour d’un portage

Les anciens chemins de portage réservent parfois des surprises. En descendant un sentier abrupt aux abords du lac Malbaie, Louis Lefebvre s’est un jour enfoncé jusqu’à la mi-cuisse. L’aventurier réalise bientôt qu’il se trouve dans un canot d’écorce en pourriture des années 1880. « Il était recouvert d’une couche de mousse de quatre pouces d’épais », raconte-t-il. Son propriétaire serait le métis Jacques « Jack » Bacon, un autre personnage coloré du panthéon des Laurentides.