Une occasion manquée pour l'environnement

Le lac Chembarambakkam, en Inde, était asséché à près de 99% en avril dernier.
Photo: Arun Sankar Agence France-Presse Le lac Chembarambakkam, en Inde, était asséché à près de 99% en avril dernier.

La crise climatique qui nous conduit aujourd’hui vers un naufrage planétaire aurait pourtant pu être en bonne partie réglée il y a de cela plus de 30 ans. C’est ce que démontre le journaliste du New York Times Nathaniel Rich, dans une enquête remarquable parue en français sous le titre Perdre la Terre.

1979. Deux rapports produits par des scientifiques du gouvernement américain concluent que notre dépendance aux énergies fossiles risque de provoquer un réchauffement mondial de 2 °C à 3 °C, avec pour conséquences la fonte des glaces de l’Arctique, une réduction de l’accès à l’eau potable et des effets majeurs sur la production agricole.

Alerté par ces constats inquiétants, le gouvernement du président Jimmy Carter commande un rapport synthèse afin d’orienter les décisions de la première puissance économique de la planète, qui est aussi le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES). Ce « rapport Charney » vient confirmer le scénario de réchauffement, tout en soulignant qu’une « politique attentiste reviendrait peut-être à attendre jusqu’à ce qu’il soit trop tard » pour éviter le pire des bouleversements climatiques. Bref, il faut agir. Et vite.

Depuis la publication de ce rapport historique, il y a maintenant 40 ans, rien n’est venu contredire les grandes conclusions des scientifiques qui ont participé à sa rédaction.

Ce qui est le plus choquant, décevant et moralement inacceptable, c’est qu’au début des années 1980, on voyait un appui pour une réglementation ambitieuse aux États-Unis, tant de la part des démocrates que des républicains

Or, quatre décennies plus tard, l’humanité n’a pas dévié de sa trajectoire climatique mortifère, et ce, même si au cours des 10 années qui se sont écoulées entre 1979 et 1989, « cette occasion s’est bel et bien offerte à nous », souligne le journaliste Nathaniel Rich, dans son enquête Losing Earth, désormais publiée en français au Seuil.

Il faut dire que, dès 1980, dans la foulée de la publication du rapport Charney, une analyse produite pour la Maison-Blanche par l’Académie américaine des sciences proposait que « la question du dioxyde de carbone soit inscrite à l’ordre du jour international, dans un contexte qui optimisera la coopération et la recherche d’un consensus, et minimisera les manipulations politiciennes, la controverse et la division ».

Chose absolument impensable aujourd’hui, l’évidence scientifique était alors publiquement admise par les élus démocrates, mais aussi par ceux du camp républicain.

« Ce qui est le plus choquant, décevant et moralement inacceptable, c’est qu’au début des années 1980, on voyait un appui pour une réglementation ambitieuse aux États-Unis, tant de la part des démocrates que des républicains. La science était connue et comprise. Ce n’était pas un enjeu politisé », rappelle Nathaniel Riche, en entrevue avec Le Devoir.

Le journaliste, qui a travaillé pendant près de deux ans sur son enquête, cite d’ailleurs un proche conseiller de Ronald Reagan, qui déclarait en 1981 à des cadres de l’industrie pétrolière : « Il n’existe pas de sujet plus important ni plus conservateur que la protection de la planète. »

L’année suivante, un élu républicain, Robert Walker, réclamait même une accélération du processus devant mener à une réglementation des émissions de GES. « Combien de fois devrons-nous confirmer l’évidence avant de prendre des mesures correctives ? C’est le moment d’agir. Les données scientifiques sont claires. »

Réplique pétrolière

Mais alors que Washington évoquait clairement l’idée de « prendre l’initiative » et de coordonner une action climatique internationale sous l’égide de l’ONU, l’industrie des énergies fossiles préparait sa réplique.

Dès 1980, un responsable d’Exxon, Henry Shaw, insiste sur le besoin de lutter contre toutes restrictions imposées aux pétrolières. « Nous avons tout intérêt à lancer un programme défensif très ambitieux. Car il y a de grandes chances qu’une législation soit mise en place, qui affectera nos activités », écrit-il dans une note interne citée dans Perdre la Terre.

Les porte-parole du secteur fossile s’affairent donc dans un premier temps à semer le doute dans l’opinion publique, mais aussi au sein de la classe politique américaine. En clair, on répète que la science n’est pas aussi formelle qu’on voudrait bien nous le laisser croire.

On met aussi en avant un argument toujours évoqué aujourd’hui par les promoteurs de projets de développement des ressources fossiles.

Photo: Munir Uz Zaman Agence France-Presse L’érosion a détruit la maison de cette femme, au Bangladesh, en 2018.

« Je crois en une période de transition, souligne ainsi Henry Shaw, dès 1980. Nous n’allons pas cesser de brûler des combustibles fossiles du jour au lendemain, et nous tourner soudainement vers le solaire ou la fusion nucléaire, etc. Nous allons opérer une transition très raisonnable et progressive des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables. »

Rien de tout cela ne s’est produit puisqu’en 30 ans, la part des énergies fossiles n’a jamais reculé, selon le Forum économique mondial. Elle représente toujours 80 % de la production mondiale d’énergie.

« Les choses auraient pourtant pu être différentes », insiste Nathaniel Rich. Malgré les tentatives de blocage de l’industrie des énergies fossiles et de certains poids lourds de l’économie américaine, la communauté internationale est parvenue, à la fin de la décennie 1980, à un « large consensus » en vue conclure un accord climatique « ambitieux », en se basant notamment sur l’élan donné par le protocole de Montréal, signé pour lutter contre le « trou » dans la couche d’ozone.

Ce traité, dont la phase finale de négociations a eu lieu en novembre 1989 aux Pays-Bas, proposait un gel des émissions mondiales de GES au niveau de 1990, suivi d’une réduction de 20 % à l’horizon 2005. Et il était « contraignant » pour les États, contrairement à l’Accord de Paris. Or, le gouvernement de George H. W. Bush a finalement reculé, de sorte que le sommet s’est terminé en queue de poisson.

Le journaliste d’enquête est toutefois clair : « Si les États-Unis, alors premier émetteur mondial et puissance très influente sur la scène mondiale, avaient entériné le traité, le réchauffement aurait pu être limité à moins de 1,5 degré. Il est bien possible que certains pays n’auraient pas atteint les objectifs, mais nous serions de toute évidence sur une meilleure trajectoire que nous ne le sommes actuellement. Et la discussion publique autour de l’enjeu climatique serait bien différente. »

27 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 6 juillet 2019 05 h 25

    Le déni orchestré

    Il en est allé avec les grands de l’industrie pétrolière comme il en est allé avec les grands de l’industrie du tabac et comme il en va toujours avec les grands de l’industrie des pesticides: semer le doute.

    Et ça marche!

    C’est fou ce que des. gens sont prêts à faire pour de l’argent. Toujours plus d’argent. Et c’est fou ce que d’autres gens sont prêts à s’entendre dire quand ils entendent le mot argent. Nous n’avons qu’à lire les commentaires de certaines personnes pour nous en convaincre.

    En fin de compte, si rien ne change dans nos habitudes, il semble bien que les énergies fossiles vont contribuer directement à enterrer l’humanité. De toute évidence, il n’y a pas que les énergies qui soient fossiles dans cette histoire.

  • Denis Paquette - Abonné 6 juillet 2019 06 h 44

    devenir le pays le plus puissant en detruisant la planete est peut êttre l'objectif

    comment Donald Trump réagit-il devant les changements climatiques, y voit il une occasion d'agir , ou une occasion de en fait pourquoi les presidents n'ont pas reagis positicement , est ce parce qu'ils sont a la solde des grandes entreprises, devenir le pays 'le plus puissant en detruisant la planete est, ce le vérifable objectif,

  • Denis Paquette - Abonné 6 juillet 2019 06 h 44

    devenir le pays le plus puissant en detruisant la planete est peut êttre l'objectif

    comment Donald Trump réagit-il devant les changements climatiques, y voit il une occasion d'agir , ou une occasion de en fait pourquoi les presidents n'ont pas reagis positicement , est ce parce qu'ils sont a la solde des grandes entreprises, devenir le pays 'le plus puissant en detruisant la planete est, ce le vérifable objectif,

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 6 juillet 2019 07 h 15

    Contrat naturel à continuer

    Tant de digressions et de divergences issues d'un désir vide et insensé du changement rappellent
    la valeur de l'invariance de l'orientation et de principes bien raisonnés.

    Car le risque n'est pas, aussi grand et grave soit-il, de prendre une tête,
    mais de Perdre la Terre, qui de la tête de tous, est une condition sine qua non...

    N'est-il pas grand temps de prendre distance avec une finance libidinale et de se réconcilier avec une économie planifiée si solidaire au fond de l'esprit positif?

  • Claude Bariteau - Abonné 6 juillet 2019 07 h 18

    La question qui demeure est comment procéder.

    À la lumière de l'anlyse de M. Rich dont vous faites état, il n'y a qu'une voie : abndonner le pétrole à la faveur des énergies solaires et de la fusion nucléaire, ce qui était l'option de 1979-1989, mais aussi des hydro-énergies et toutes énergies renouvelables. Et, surtout, de contraindre les pays récalcitrants en surtaxant leurs biens produits à l'aide du pétrole.

    Je doute que ça se fasse rapidement. Comme dans tout changement de cette ampleur, il s'amorcera en marge de l'ordre économique mondial actuel par des pays qui s'investiront dans cette direction alors que des catastrophes mondiales se multiplieront et qu'il y aura des pertes majeures en vie humaine, animale ou autres, ce qui se produira dans les trente prochaines années.

    Le seul espoir d'une accélération est là.

    Cela dit, le Québec, pays devenu, peut marcher dans la bonne direction. Actuellement, il est empêtré dans l'économie pétrolière canadienne, Idem pour les États-Unis et le Mexique. C'est la même situation pour les pays producteurs et consommateurs de pétrole.

    Les jeunes en sont conscients. Il leur faut aussi le sens de l'ancrage dans le monde réel.

    Merci pour ce texte.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 6 juillet 2019 08 h 30

      Sur le Québec: dans la Loi, le gaz naturel est cnosidéré comme une énergie de transition, ce qui motive le projet de gazoduq-GNL Saguenay. ( voir les écrit et conférences du Collectif scientifique gaz de schiste et enjeux énergétiques); de plus notre électricité ne sert pas à faire notre transition écologique, on la vend à tout venant,irrationellement et par souci de messianisme, comme s'il y n'avait pas de loi 21) Et le projet gazoduq en question émettra ( si réalisé) 57 millions de tonnes de GES pas an pendant 25 ans. Diantre, il ne faut un gramme de plus!

    • Claude Bariteau - Abonné 6 juillet 2019 08 h 59

      M. Saint-Jarre, j'ai écrit le Québec devenu pays.

      Ça implique un changement de cap.

      Actuellement, ce changement n'est pas à l'ordre du jour, mais peut l'être rapidement parce que le gouvernement de la CAQ mise sur GNL-Saguenay, vend à tout vent notre électricité pour construire de nouveaux barrages et est nul concernant les énergies solaires et les énergies renouvelables, ce qui en fait un gouvernement sans une vision autre qu'à court terme.

      Plus bas, vous manifestez votre espoir dans un changement global. C'est probable. J'ai par contre des doutes tellement il implique des mesures draconiennes. Or, de telles mesures se prennnent habituellement, sur la base des grands tournants de l'histoire, à la suite de chocs majeurs. Il ne faut pas les mésestimer. Mais il faut dès maintenant commencer à naviguer en sens contraire de l'économie pétrolière. C'est dans cette perspective que le Québec, comme le Costa Rica et d'autres pays, dont la France, doivent se diriger.

      Ce l'est pas David contre Goliath. C'est David, sachant que Goliath creuse sa tombe, qui met ses énergies à créer un autre monde avec ceux et celles qui naviguent dans cette direction.