Le pétrole, ce meilleur ennemi

Là où Donald et Theresa Dardar nous emmènent en bateau, près de l’Isle de Jean-Charles, il y avait autrefois de la terre ou des îles. « Il y a des endroits où le GPS nous dit que c’est une île et, maintenant, on est là en bateau en train de pêcher la crevette », dit Theresa Dardar.

En fait, une quarantaine d’îles, de baies et d’étangs d’eau douce, dont plusieurs aux noms francophones, la baie Crapaud, l’étang Fleur ou le lac au Chien par exemple, ont été rayés de la carte par la National Oceanic and Atmospheric Administration en 2011 parce que ces lieux n’existent tout simplement plus. Theresa et Donald Dardar sont des Autochtones de la communauté de Pointe-aux-Chênes, voisine de l’Isle de Jean-Charles.

Au fil des ans, ils ont vu le paysage se transformer radicalement, notamment à cause des 10 000 milles de canaux que l’industrie pétrolière a creusés depuis le début du XXe siècle, dans la côte louisianaise, pour prospecter la région ou creuser 5000 puits de pétrole.

Les permis accordés aux compagnies stipulaient que celles-ci devaient remettre les lieux dans l’état où ils étaient avant la prospection, affirment leurs adversaires. Mais elles ne l’ont manifestement pas fait.

Pourtant, les Louisianais ont du mal à condamner en bloc l’industrie pétrolière, qui fournit un milliard de dollars par année en impôt à l’État et donne des emplois aux leurs. La plupart des habitants de cette région ou de leurs proches ont déjà travaillé pour une compagnie pétrolière.

« S’il n’y avait pas de pétrole, je ne pourrais pas utiliser mon bateau », dit Theresa Dardar. « Nous avons besoin du pétrole, dit Thom Pepper, qui chapeaute pourtant l’organisme environnemental Common Ground Relief, qui assure la plantation d’arbres le long des côtes louisianaises pour freiner l’érosion. La Louisiane produit presque la moitié du pétrole consommé par les États-Unis. »

En fait, les causes de l’érosion des côtes louisianaises varient selon les endroits où on se trouve.

« En 2006, une étude du ministère des Ressources naturelles de la Louisiane indiquait que 76 % de la perte des terres dans la région de Terrebonne étaient liés à la prospection de gaz et de pétrole et au forage », dit John Barry, historien, auteur et ancien membre de la Coastal Protection and Restoration Authority (CPRA) de Louisiane, qui a intenté un procès aux pétrolières.

« Ironiquement, poursuit-il, celui qui était ministre des Ressources naturelles en Louisiane, à l’époque, Scott Angelle, est devenu un proche de Donald Trump, qui défend l’extraction de pétrole et de gaz naturel dans le golfe du Mexique ! »

Un recours difficile

En 2013, John Barry était aussi membre de la Louisiana Flood Protection Authority East (LFPAE), qui a poursuivi en justice 97 compagnies pétrolières, dont ExxonMobil, Shell, BP et Chevron. La Cour fédérale a finalement décrété que la LFPAE n’avait pas le pouvoir de poursuivre ces pétrolières. Depuis, différentes paroisses louisianaises ont repris les poursuites contre l’industrie.

Le chef de la bande des Biloxi-Chitimacha-Choctaw, Albert Naquin, a lui-même entamé par le passé des discussions avec un représentant de Shell pour que la compagnie participe financièrement au déplacement de la bande. « Il m’a dit qu’il n’avait pas d’argent, parce que le cours du pétrole avait baissé. Pourtant, qu’est-ce que ça signifie pour eux ? Une goutte d’eau dans l’océan », explique-t-il.

« Ils ont pris l’argent et nous ont laissé l’eau », ajoute Theresa Dardar. On évalue en effet à 470 milliards de dollars la valeur des ressources naturelles pompées par l’industrie du pétrole et du gaz naturel en Louisiane depuis la fin des années 1990.

Dans ce contexte, la montée des océans à cause du réchauffement climatique apparaît davantage comme une menace future que comme un fait actuel. « Jusqu’à présent, on a très peu évalué l’influence des changements climatiques sur le niveau de la mer, poursuit John Barry. Mais ce qu’on observe aujourd’hui est de mauvais augure pour l’avenir. »

Même Bren Haase, le directeur général de la Louisiana Coastal Protection and Restoration Authority, qui gère des milliards de dollars de projets de restauration des berges en Louisiane, reste évasif sur les causes de l’érosion de la côte. « Les Louisianais sont habitués de voir le paysage côtier changer constamment », dit-il.

Déjà, en 1856…

Dans un très beau livre publié en 1889, Chita : un souvenir de l’île Dernière, l’écrivain Lafcadio Hearn racontait déjà la disparition de l’île Dernière, ancienne station balnéaire de La Nouvelle-Orléans, sous le fouet d’un terrible ouragan, en 1856.

« On peut voir des marsouins jouer là où la canne à sucre agitait jadis ses millions de banderoles. […] Le jaune Mississippi essaye éternellement de construire : la mer s’acharne éternellement à détruire. Et dans leur lutte continuelle, les îles et les promontoires changent de forme, plus lentement, mais pas moins fantastiquement que les nuages du ciel », écrivait-il.

Et des ouragans, les habitants de l’Isle de Jean-Charles en ont vu : Hilda, Betsy, Carmen, Gustav, One, Lily, Crystal, Rita… Pour le chef Albert Naquin, les ouragans sont aujourd’hui d’autant plus dommageables pour les habitants de l’« île » qu’il n’y a plus de terre, donc d’arbres pour freiner leur course.

Tout autour de l’île, les chênes feuillus qui ont donné leur nom à la communauté voisine ne sont plus que des troncs gris, décharnés et secs, surgissant tristement hors de l’eau. Sur une petite bande de terre, des chevaux laissés à l’état sauvage n’ont presque plus d’espace pour courir. Même le cimetière s’en va à vau-l’eau.

Les digues contre le vent

Pour se protéger des vents, les habitants de la Louisiane comptent sur les digues érigées un peu partout sur le territoire et sur un système de portes et d’écluses pour freiner les inondations. Armée d’un budget de 50 milliards de dollars sur 50 ans, la Louisiana CPRA va jusqu’à reconstruire la côte avec de la terre qu’elle va chercher aussi loin que dans les Rocheuses…

À Pointe-aux-Chênes, une digue de 12 pieds a été construite cette année même pour protéger les habitants des désastres. Mais l’Isle de Jean-Charles ne faisait pas partie des plans de la Louisiana CPRA.

« Cela a à voir avec combien de terre nous pouvons protéger à long terme, dit M. Haase. Les ingénieurs ont fait des évaluations, et l’Isle de Jean-Charles n’était pas incluse dans les plans. »

Elle est désormais livrée tout entière, avec ses habitants, aux humeurs du golfe.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

La route des larmes

« Quand ils nous ont proposé le plan de déplacement des habitants de l’Isle de Jean-Charles, j’ai immédiatement pensé à la route deslarmes », raconte Chris Brunet, Autochtone d’ascendance choctaw, dans sa maison haut perchée de l’île.

Ce sombre épisode de l’histoire américaine demeure inscrit dans les mémoires autochtones encore aujourd’hui. Il y a près de 200 ans, des milliers de ses ancêtres ont dû quitter les terres fertiles qu’ils cultivaient à l’est du Mississippi pour se replier plus à l’ouest, entre autres en Louisiane.

Quand les États-Unis ont acquis la Louisiane de la France en 1803, le président Thomas Jefferson a pensé y déplacer les Autochtones, raconte l’historien américain Howard Zinn dans son Histoire populaire des États-Unis : de 1492 à nos jours. Il souhaitait que ces peuples commercent davantage avec les Blancs et contractent des dettes qu’ils paieraient en cédant leurs terres, très convoitées par les spéculateurs.

En 1830, l’Indian Removal Act a autorisé le gouvernement à négocier la cession des terres et des troupeaux des Autochtones, en échange d’un déplacement à l’ouest du Mississippi. Après la vente de dizaines de millions d’acres de leur territoire, 15 000 Choctaws ont finalement été forcés par l’État de quitter le Mississippi pour l’Oklahoma entre 1831 et 1833. En chemin, 2500 sont morts, de faim, de froid ou de maladies diverses.

Un chef choctaw a qualifié ce périple de « route des larmes et de sang », une expression plus souvent utilisée aujourd’hui pour parler de la déportation des Cherokees, qui a suivi celle des Choctaws.

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