Zones protégées: vers un encadrement plus strict du trafic maritime?

Photo: Olivier Zuida Le Devoir Directeur général de Société pour la nature et les parcs, section Québec, Alain Branchaud estime que la porte est désormais ouverte pour mettre en place un plan de conservation de l’estuaire.

Les scientifiques qui étudient le Saint-Laurent et plaident pour la préservation de sa biodiversité saluent l’intention d’Ottawa et de Québec d’ajouter des milliers de kilomètres carrés de zones protégées dans l’estuaire et le golfe. Certains estiment cependant qu’il faudrait mieux évaluer les répercussions du trafic maritime commercial, dans le contexte où les projets d’expansion portuaire se multiplient.

Le Devoir révélait jeudi que les deux ordres de gouvernement ont convenu de protéger des « secteurs » de l’estuaire du Saint-Laurent totalisant 5000 km2, et ce, d’ici 2020. En ajoutant des mesures de protection prévues dans le golfe, le Québec devrait ainsi respecter ses engagements internationaux, tout en bonifiant la protection du béluga.

Pour le président du comité de gestion du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, Émilien Pelletier, les projets mis de l’avant pour protéger l’estuaire constituent un progrès majeur. « J’espère un tel projet depuis 20 ans. J’ai peine à croire que ça va enfin se faire », se réjouit-il.

« Les limites du parc marin n’ont pas de justification écologique, puisqu’on se retrouve avec un environnement qui est protégé seulement jusqu’au milieu du Saint-Laurent. Avec le projet, on complète la protection, comme on le souhaite depuis plusieurs années », ajoute M. Pelletier.

Directeur général de Société pour la nature et les parcs, section Québec, Alain Branchaud estime que la porte est désormais ouverte pour mettre en place « non seulement des mesures d’interdiction des activités industrielles, mais aussi un plan de conservation de l’estuaire qui impliquera un programme de suivi de l’état de santé des écosystèmes ».

Selon lui, il est très probable qu’on limite les activités d’extraction des ressources naturelles de ces écosystèmes marins, mais aussi qu’on impose certaines règles plus strictes pour le trafic maritime. « On peut penser à des mesures pour éviter les collisions des navires avec les cétacés, ou encore des règles pour protéger certains milieux critiques pour les bélugas, par exemple, à certaines périodes de l’année ».

 

 

 

Trafic en hausse

Plus globalement, M. Branchaud invite d’ailleurs les décideurs à réfléchir à l’impact du trafic maritime commercial sur le Saint-Laurent. « On va devoir un jour limiter l’utilisation de certains secteurs et de certains corridors de navigation dans les aires protégées », souligne-t-il.

Il est vrai que les navires commerciaux qui remontent le Saint-Laurent, comme les pétroliers ou les porte-conteneurs, passent directement dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Des données fournies au Devoir font état de 4545 transits de navires commerciaux en 2017. Et selon une évaluation de chercheurs de Pêches et Océans Canada, « le trafic marchand » actuel dans l’estuaire « est d’environ 6000 transits par an ».

Or, ce trafic est appelé à augmenter, rappelle le directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Robert Michaud. Tant à Montréal qu’à Québec, les administrations portuaires développent des projets majeurs d’expansion. Sans compter les projets industriels sur le Saguenay, dont le terminal méthanier de GNL Québec.

Tous ces projets vont aggraver la pollution sonore à laquelle sont exposés les bélugas, une espèce pour laquelle le son est l’équivalent de la vue pour l’être humain. « Ce sont des enjeux majeurs qui suscitent de grandes préoccupations. L’augmentation de grande ampleur du trafic maritime, si rien n’est fait pour en réduire les impacts, ça pourrait être très inquiétant », insiste M. Michaud, qui étudie les bélugas depuis plus de 30 ans.

Selon lui, il serait donc primordial d’étudier des mesures d’atténuation de cette « exposition » des animaux à la pollution sonore, mais aussi de prévoir des « refuges acoustiques ». De telles zones pourraient par exemple être situées dans les régions de Kamouraska, de Cacouna et dans le Saguenay, puisqu’on y retrouve fréquemment des femelles accompagnées de leurs jeunes.

Fondateur de la Station de recherche des îles Mingan, Richard Sears estime pour sa part que la protection de « parcelles » du Saint-Laurent est nettement insuffisante pour assurer la survie du rorqual bleu, une espèce en voie de disparition. « Ces animaux peuvent se déplacer sur plusieurs centaines de kilomètres en quelques jours. Ils ne connaissent pas les frontières des secteurs protégés », résume-t-il.