Les médias canadiens invités à mieux couvrir la crise climatique

L’Association canadienne des journalistes déplore une couverture inadéquate des changements climatiques par les médias au pays.
Photo: Dimitar Dilkoff Agence France-Presse L’Association canadienne des journalistes déplore une couverture inadéquate des changements climatiques par les médias au pays.

L’Association canadienne des journalistes (ACJ) a reconnu mercredi par voie de communiqué l’urgence de la crise climatique. Dans la foulée, elle invite les médias à repenser leur couverture médiatique du sujet, afin de mieux répondre au droit du public à l’information.

L’ACJ répond ainsi à son ancien vice-président, Sean Holman. Dans une lettre ouverte proche du cri du coeur, M. Holman appelait les médias généralistes à « parler moins des bébés royaux » du prince Harry et à déplier davantage les tenants et aboutissants de ce qu’il estime être une « catastrophe en cours ». La crise climatique doit-elle engendrer un autre type d’information ? 

Publié fin mai dans The Thyee, le texte de M. Holman, aussi professeur de journalisme à la Mount Royal University, accuse les médias canadiens de répondre de manière inadéquate à l’urgence de la crise climatique mondiale. Il implore les journalistes d’adopter un plan d’action en cinq points permettant de « situer, de couvrir et de contextualiser correctement la plus importante nouvelle de notre époque, et de demander aux institutions publiques et privées des explications face à leurs actions et inactions par rapport aux changements climatiques ». « Il va pour nous de soi que les journalistes doivent toujours poursuivre la vérité, peu importe où elle les mène », a répondu la présidente de l’ACJ, Karyn Pugliese.

Des échos similaires à celui de M. Holman résonnent ces temps-ci à travers le monde des médias. La Columbia Journalism Review, revue américaine destinée aux journalistes, a lancé en avril dernier en collaboration avec The Nation un vaste projet visant à remettre en question et à améliorer rapidement la couverture médiatique — particulièrement américaine — de la crise climatique. En mai dernier, The Guardian expliquait son nouveau choix de langage en couverture environnementale. « Les mots “changement climatique” semblent par exemple somme toute doux et passifs, alors que les scientifiques qui les utilisent envisagent une catastrophe pour toute l’humanité », expliquait alors la rédactrice en chef du quotidien britannique, Katharine Viner. Le journal parle désormais systématiquement de « crise climatique ».

Et au Québec ? « Je ne suis pas partisan de dicter aux médias quoi que ce soit, ou de leur dire qu’ils ne peuvent dorénavant pas faire de l’environnement un dossier secondaire, qu’il devrait toujours être de l’avant », estime le professeur en journalisme à l’Université de Montréal Alain Saulnier. « En même temps, on a besoin, oui, de secouer les médias. » Une preuve ? Le débat télévisé de TVA lors des dernières élections, où l’environnement ne s’est pas du tout glissé. « Ça, c’est scandaleux », estime celui qui siège aussi au conseil d’administration du Devoir. « Mais c’est vrai que, s’il y a un super échange aux Canadiens demain matin, c’est ça qui va prendre l’espace le plus important dans nos médias. Ça fait partie du cycle de vie des nouvelles et de l’information. »

Sujet scientifique ou politique ?

Est-ce que la tradition journalistique qui pousse au cadrage politique nuirait à la couverture environnementale ? En cherchant la controverse, les pour et contre, en multipliant les points de vue ? L’Association des communicateurs scientifiques du Québec (ACS) croit que oui. « Nous sommes profondément inquiets en constatant que, sur la place publique, les constats scientifiques se transforment en débat polarisé et partisan. La science y a bien peu d’espace », peut-on lire dans une communication aux membres datant de l’automne dernier. L’ACS se questionne, admet sa directrice générale, Sophie Montreuil, d’une manière qui ressemble à celle des médias. « En conseil d’administration, on a dû faire un constat d’échec ; ça fait longtemps, nous, qu’on couvre et parle des changements climatiques, et c’est inefficace. Visiblement, on n’a pas rapporté le message comme il le faut, et on doit réviser nos façons de rendre la parole et la nouvelle scientifique sur les changements climatiques. »

L’ACS en est à réfléchir au biais cognitif, scientifiquement prouvé, qui interfère dans la compréhension de l’information et qui fait que l’humain résiste au changement et « ne réagit pas aussi fortement qu’on le voudrait à la menace ou à la peur si elles ne sont pas immédiates. On cherche maintenant comment ajuster nos communications en fonction du fait que les destinataires vont probablement résister à notre message ».

L’environnement, « c’est pas vrai que c’est une pure question scientifique », selon l’ex-journaliste au Devoir Louis-Gilles Francoeur, qui a été parmi les pionniers du secteur. « C’est la somme de trois dimensions : écologique, sociale et économique. Ce sont des poupées russes. Les humains font partie de l’environnement ; l’économie fait partie du social. Tous les choix en environnement, de là, sont des choix sociopolitiques. » L’ex-vice-président du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement estime que la couverture au Québec est relativement bonne, bien que souffrant d’un problème d’équilibre, car la crise climatique a pris les devants sur le problème de la biodiversité, aussi important. « Aux États-Unis, c’est différent. On va accorder aux climatosceptiques — qui représentent peut-être 1 % des gens… — quasiment la même place qu’aux scientifiques en problématique environnementale, sous prétexte de laisser de la place à tout le monde ou à la critique. » M. Francoeur croit tout de même qu’il faudrait bien davantage de journalisme environnemental d’enquête.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec n’a pas voulu commenter la sortie de l’ACJ. « Ce n’est pas notre rôle ni notre mandat de dire aux médias quoi faire ou comment le faire, ni de juger les choix éditoriaux. C’est à la société d’avoir ce débat-là », a indiqué Jean-Thomas Léveillé, aussi reporter environnemental à La Presse, au nom de la fédération.