Une chasse traditionnelle aux cétacés plus controversée que jamais

Les Féroïens utilisent leurs bateaux de pêche pour effaroucher et rabattre des troupeaux de globicéphales, mais aussi d’autres espèces de dauphins, vers une baie, où ils sont mis à mort.
Photo: Andrija Ilic Agence France-Presse Les Féroïens utilisent leurs bateaux de pêche pour effaroucher et rabattre des troupeaux de globicéphales, mais aussi d’autres espèces de dauphins, vers une baie, où ils sont mis à mort.

Depuis des centaines d’années, les habitants des îles Féroé chassent les cétacés qui vivent autour de cet archipel situé loin au large des côtes européennes. La mise à mort de près de 1000 bêtes annuellement suscite cependant une controverse de plus en plus vive, alimentée par les groupes de défense des animaux, qui jugent cette pratique cruelle. Sans compter que la consommation locale de cette viande très contaminée soulève aussi des enjeux de santé publique.

Les images partagées régulièrement sur les réseaux sociaux ont de quoi susciter l’indignation de l’internaute. Chaque fois, on peut voir des dizaines de globicéphales noirs, sorte de dauphins corpulents, échoués sur le rivage, la tête en partie tranchée, baignant dans une mer complètement rougie par le sang de tous les animaux abattus un à un, manuellement.

Ces images, diffusées principalement par les groupes animalistes, sont filmées aux îles Féroé, un archipel rattaché au Danemark, mais situé en plein Atlantique Nord, au nord de l’Écosse. Les résidents y utilisent leurs bateaux de pêche pour effaroucher et rabattre des troupeaux de globicéphales, mais aussi d’autres espèces de dauphins, vers une baie où ils sont mis à mort. Les groupes animalistes dénombrent ainsi, bon an mal an, entre 15 et 25 de ces opérations de chasse, pour un total d’environ 1000 bêtes abattues par année.

Des chiffres que ne conteste pas le responsable des communications du ministère des Affaires étrangères et du Commerce des îles Féroé, Páll Nolsøe. « La chasse à la baleine est un élément naturel de la vie des 50 000 Féroïens », ajoute-t-il, en réponse aux questions du Devoir. « C’est un moyen traditionnel de produire de la nourriture à partir des ressources locales et c’est un supplément important aux moyens de subsistance des insulaires. D’ailleurs, la viande de globicéphales est un élément important de notre alimentation. »

M. Nolsøe se dit toutefois conscient de l’impact que peuvent avoir les images sanglantes diffusées sur le Web. « Toute consommation de viande, y compris la viande de baleine, comprend l’abattage des animaux. Il n’y a pas de doute que les chasses aux îles Féroé présentent des images dramatiques à ceux qui ne sont pas familiarisés avec la chasse et l’abattage de mammifères. »

Le gouvernement de l’archipel affirme cependant avoir mis en place une législation « stricte » pour encadrer les chasses, y compris en matière de « bien-être animal ». Celle-ci « stipule que les animaux doivent être tués le plus rapidement possible et avec le moins de souffrance possible ». Les chasseurs doivent notamment utiliser une sorte de « lance » qui rappelle les anciens harpons des chasseurs de baleines, et ce, afin de mettre à mort le cétacé « en quelques secondes ». Tout le groupe de dauphins rabattu vers le rivage, et qui peut compter jusqu’à 200 individus, est ainsi tué « en moins de 15 minutes », affirme M. Nolsøe.

Selon les autorités locales, les abattages répétés ne mettraient pas en péril les populations de globicéphales de l’Atlantique Nord. Ces animaux grégaires seraient toujours très nombreux, avec une population totale évaluée à « approximativement 100 000 bêtes » vivant dans les eaux entourant les îles Féroé. Ces troupeaux font partie d’une population plus vaste de l’hémisphère nord, qui comprend des groupes qui sont parfois aperçus dans le golfe du Saint-Laurent.

Le portrait de l’espèce n’est toutefois pas aussi clair que ce qu’affirme le gouvernement de l’archipel. Même si l’Union internationale pour la conservation de la nature a classé l’espèce comme étant de « moindre préoccupation », on estime que les données sont « insuffisantes » pour évaluer l’état global de cette espèce, qui vit le plus souvent en haute mer.

Abattage cruel

L’organisation animaliste Sea Shepherd, qui milite pour la protection de biodiversité marine, dénonce depuis des années les chasseurs des îles Féroé. « Cette chasse doit être stoppée », affirme sans détour Robert Read, chef des opérations de la branche britannique de Sea Shepherd.

« Ces mises à mort de baleines ne sont pas des opérations de petite envergure qui surviendraient seulement une ou deux fois par année. Depuis 10 ans, un total de 7744 cétacés de cinq espèces différentes ont été abattus aux îles Féroé », précise-t-il, en fournissant une liste détaillant les statistiques des chasses des trois dernières années.

Ainsi, selon les données récoltées par Sea Shepherd, six chasses ont jusqu’ici eu lieu en 2019, la plus récente en date du 29 mai. Au total, 450 globicéphales — des bêtes atteignent habituellement une taille similaire à un béluga adulte, soit environ cinq mètres — ont été tués depuis janvier.

L’organisation Sea Shepherd, qui a réalisé plusieurs campagnes d’opposition à la chasse aux cétacés depuis sa fondation, en 1977, a mené au cours des dernières années des opérations pour documenter, et surtout dénoncer, la chasse pratiquée par les insulaires. M. Read affirme aussi que, contrairement à ce qu’affirment les autorités pour justifier le qualificatif de « chasse de subsistance », la viande n’est pas seulement partagée parmi les chasseurs et les citoyens. Une partie de la viande de cétacés serait bel et bien mise en vente.

Viande toxique

La consommation de cette viande soulève par ailleurs des questions pour la santé des citoyens. Des études portant sur la viande de globicéphales capturés dans l’archipel ont déjà démontré une forte contamination, notamment au mercure. Or, cette substance toxique pourrait engendrer ou exacerber plusieurs problèmes de santé, particulièrement pour les femmes enceintes et les enfants.

Une étude publiée en 2012 dans la Revue internationale de la santé circumpolaire lançait même un avertissement sans appel : « D’un point de vue de santé humaine, il est recommandé que la viande de globicéphale ne soit plus utilisée pour la consommation humaine. »

Malgré les constats de la science, Páll Nolsøe vante les mérites de la viande de baleine dans l’alimentation des Féroïens. Il n’en reconnaît pas moins que leur « nourriture locale » est aujourd’hui menacée par la pollution des milieux marins, qui s’accumule dans la viande des baleines, des animaux qui peuvent vivre plus de 50 ans. Des « limites » ont d’ailleurs été établies, notamment pour les femmes enceintes, qui sont incitées à « réduire leur consommation ». Mais la viande de globicéphales restera, assure M. Nolsøe.


L’Islande renonce à la chasse au rorqual

La seule entreprise islandaise à mener des campagnes de chasse commerciale à la baleine a décidé de renoncer cette année à lancer une nouvelle saison de chasse, en faisant valoir le manque de temps pour préparer ses navires. L’Islande avait fixé au début de l’année des quotas pour le harponnage d’un peu plus de 200 rorquals communs, le deuxième plus grand animal vivant sur Terre, et d’autant de petits rorquals. Ces deux espèces, qu’on peut observer dans le Saint-Laurent, sont également chassées par la Norvège. Les deux pays rejettent le moratoire international sur la chasse commerciale établi en 1986, pour éviter l’extinction de plusieurs espèces de cétacés. Le Japon compte pour sa part reprendre la chasse commerciale dès le mois de juillet.
2 commentaires
  • Sylvie Latendresse - Abonné 10 juin 2019 11 h 18

    Une chasse cruelle ayant pour but de manger une chair toxique.

    Cette activité a peut-être déjà eu un sens, à une époque où l'accès aux aliments était difficile pour les habitans de ces îles mais, en 2019, cette tradition n'a plus sa raison d'être et est nuisible tant pour la protection des espèces animales que pour la santé humaine.

  • Serge Lamarche - Abonné 11 juin 2019 04 h 40

    Assez de Cétacés

    Justifier les massacres avec le nombre nous met nous mêmes dans une situation précaire. La solution au réchauffement, à la protection des animaux, et autres seraient une guerre mondiale encore?