Un gouvernement à l’ère des budgets climatiques

L’administration municipale d’Oslo, qui siège à l’hôtel de ville situé en arrière-plan, attribue à ses différents services des cibles de réduction de GES.
Photo: Éric Desrosiers Le Devoir L’administration municipale d’Oslo, qui siège à l’hôtel de ville situé en arrière-plan, attribue à ses différents services des cibles de réduction de GES.

La Norvège passe pour un pays modèle en matière de lutte contre les changements climatiques. Le Devoir est allé voir sur place en quoi elle pouvait servir d’inspiration… ou pas. Aujourd’hui, forcer les gouvernements à penser au climat comme ils pensent à leurs finances.

À première vue, le chapitre du budget de la Ville d’Oslo qui vient tout de suite après l’introduction est comme n’importe quel autre budget de gouvernement. Après une brève revue des grandes tendances des dernières années, on y présente les priorités d’action de l’administration de même que des objectifs chiffrés et leurs coûts.

Les services responsables de chaque dossier y sont nommés, les prochaines étapes à venir y sont décrites et on pousse même la rigueur jusqu’à présenter des mesures de contingence au cas où on se dirigerait vers un déficit.

La seule particularité de cette partie du budget du Service des finances d’Oslo est qu’elle s’inscrit dans la lutte contre les changements climatiques et que les dépassements budgétaires qu’on y cherche coûte que coûte à éviter sont des émissions de gaz à effet de serre (GES).

Rappelons qu’aussitôt portée au pouvoir à l’Hôtel de Ville en 2015, une coalition issue de la gauche et du Parti vert a fixé l’objectif ambitieux de réduire les émissions de GES d’Oslo de 50 % d’ici 2020 par rapport à 1990 et de 95 % pour 2030.

À titre de comparaison, la cible du Québec est d’un peu moins de 40 % d’ici 2030 et celle du Canada, de l’équivalent de seulement 15 %.

Pour atteindre ses objectifs, la nouvelle administration de la ville de 675 000 habitants a été l’une des premières au monde à se doter en 2017 de ce qu’on appelle un « budget climat » qui vise à appliquer à la réduction de la pollution la même logique de fonctionnement qu’un budget normal.

« En fait, le budget climat fait partie intégrante du budget de la Ville et, à ce titre, est élaboré par le Service de l’environnement, mais il est ensuite incorporé et géré par le Service des finances », explique Merete Agerbak-Jensen, du Service de l’environnement d’Oslo.

L’exercice s’étend sur toute l’année durant laquelle des analyses techniques sont réalisées et des consultations sont menées auprès des gens d’affaires, des citoyens et d’autres parties prenantes. La liste d’une série de mesures est finalement établie avec leurs budgets, les cibles à atteindre et les services municipaux responsables de leur atteinte.

Innovation importante

Le budget climat d’Oslo est loin d’être une mesure environnementale aussi connue que la fameuse transition de la Norvège vers les véhicules électriques et pourtant, c’est l’une des grandes innovations au coeur des ambitieux objectifs de réduction de GES de sa capitale, écrivait l’année dernière dans un blogue Mark Watts, le directeur général du C40, un réseau qui regroupe près d’une centaine de grandes villes autour de la question des changements climatiques et dont font notamment partie Montréal, Toronto et Vancouver.

En plus d’établir des cibles précises, d’indiquer les moyens concrets par lesquels on entend les atteindre et d’en rendre comptables les administrations concernées, disait-il, l’exercice a le grand mérite de la transparence qui permet le débat public et la recherche de compromis en cas de difficulté.

L’une des grandes difficultés est de composer avec le temps qu’on met, en Norvège, pour avoir les statistiques sur les émissions de GES, explique Merete Agerbak-Jensen. « Le budget climat de cette année est basé, par exemple, sur les chiffres de 2015-2016. Ça devient compliqué de mesurer l’efficacité de nos mesures. »

Les nombreux services municipaux engagés dans cette nouvelle façon de faire doivent aussi apprendre à gérer les objectifs climatiques qui leur sont alloués. « On ne se le cachera pas, c’est un changement culturel qui mettra un certain temps à se faire, particulièrement pour les gens aux Finances, à qui revient le rôle de superviser ce gros morceau qui a été ajouté à leur budget. »

Et puis, l’administration municipale n’est pas la seule en cause. De nombreuses mesures importantes, dont la transition vers les véhicules électriques et l’interdiction, à la fin de l’an prochain, du chauffage au mazout, dépendent aussi de politiques nationales sur lesquelles Oslo n’a pas beaucoup d’emprise.

 

La Ville en a fait la cruelle expérience, il y a un peu plus d’un an, lorsque le gouvernement norvégien a décidé de retarder son financement d’un projet-pilote de captation et de séquestration du carbone pour un important incinérateur de la ville.

Oslo a eu beau devancer d’autres mesures de réduction, elle a quand même dû se résigner à reporter de deux ans sa cible pour 2020. Mais pour le reste, on semble en bonne voie d’atteindre les objectifs fixés.


Toujours plus loin

Le budget climat de la Ville va de pair avec son plan d’occupation du territoire, dit Merete Agerbak-Jensen. La fonctionnaire ne se souvient pas d’un cas où la gestion serrée des émissions de GES a amené les autorités municipales à décourager la venue ou à forcer le départ d’entreprises qu’on aurait jugées trop polluantes.

« Nous avons essentiellement une économie de services et la plus grande source de pollution est le transport. »

De retour devant les électeurs cet automne, l’administration municipale sortante est déjà prête à élargir encore un peu plus la portée de son action contre les changements climatiques. Alarmée par le résultat de recherches qui estiment qu’au regard des émissions de GES liés aux biens et services consommés dans les villes, il faudrait augmenter leur empreinte carbone de 60 %, elle a annoncé qu’elle envisageait la possibilité d’inclure cette pollution indirecte dans son prochain plan stratégique climatique pour la période 2020-2030.

« Cela promet toutefois d’être encore plus compliqué à mesurer », observe Merete Agerbak-Jensen.

Vendredi : Les poubelles d’Oslo se mettent à l’économie circulaire.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.