L’oeil de Trondheim

Le toit du bâtiment est couvert de panneaux solaires.
Photo: Éric Desrosiers Le Devoir Le toit du bâtiment est couvert de panneaux solaires.

La Norvège passe pour un pays modèle en matière de lutte contre les changements climatiques. Le Devoir est allé voir sur place en quoi elle pouvait servir d’inspiration… ou pas. Aujourd’hui, un immeuble de bureaux producteur net d’énergie au nord du nord.

Fondée, disent les sagas norvégiennes, au tournant de l’an 1000 par le roi Olav Tryggvason, Trondheim est entre autres connue aujourd’hui pour son imposante cathédrale du XIVe siècle et ses anciens entrepôts aux couleurs vives bordant la Nidelva. Un nouveau bâtiment susceptible d’attirer l’attention est toutefois en voie d’être parachevé sur la promenade le long du fjord. Ayant, d’un côté, la forme d’un oeil en amande avec son grand toit sombre en pente percée en son centre d’une grande ouverture laissant entrer la lumière jusque dans une cour intérieure, et de l’autre, des allures de proue de navire prête à fendre l’eau qui coule juste derrière, l’immeuble de bureaux de huit étages a la particularité de produire plus d’énergie qu’il n’en consomme, même lorsqu’on tient compte de tout ce qui a été nécessaire pour fabriquer et assembler l’ensemble des matériaux de construction ainsi que ce qui sera éventuellement requis le jour où il faudra tout faire disparaître.

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Le projet de Brattørkaia est le plus ambitieux réalisé jusqu’à présent par Powerhouse, un consortium norvégien formé par cinq firmes d’architecture, d’ingénierie, de construction et de développement durable et dont l’un de ses membres (Snøhetta) s’est aussi fait connaître pour avoir conçu le magnifique opéra d’Oslo. Le groupe a déjà construit une petite école et rénové un immeuble de bureaux qui produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment, près de la capitale, Oslo. C’est toutefois la première fois qu’il s’impose l’objectif de livrer un bâtiment producteur net d’énergie pour l’ensemble d’un cycle de vie établi, pour la forme, à 60 ans.

Une démonstration venue du nord

Le choix de Trondheim n’est pas innocent non plus. Au centre de la Norvège, la ville d’un peu moins de 200 000 habitants se trouve plus au nord que l’extrême nord du Nunavik québécois. Même si les courants chauds du Gulf Stream rendent ses hivers un peu moins rudes qu’à Montréal, on y connaît la neige, le froid et d’interminables nuits d’hiver.

« On savait que les gens de l’industrie de la construction nous regardaient avec un certain amusement et beaucoup de scepticisme, raconte le directeur général de Powerhouse, Rune Stene, alors que des ouvriers s’affairent à régler les derniers détails autour du bâtiment. Aussi, il n’était pas question, pour nous, de se contenter de faire un édifice cool. C’était important de faire la preuve de la faisabilité financière et environnementale de notre projet. On a choisi de faire cela à Trondheim, parce que si on peut le faire ici, on peut le faire n’importe où plus au sud. »

Les constructeurs de Brattørkaia n’ont pas eu à inventer de nouvelles technologies et voyaient plutôt leur projet comme une démonstration concrète de ce qui peut déjà être accompli en matière d’efficacité énergétique. « On dit souvent que la forme doit suivre la fonction, mais cette fois, la forme a aussi dû suivre l’environnement », dit le grand blond aux lunettes noires.

L’essentiel de l’énergie produite par le bâtiment qui abritera 600 personnes viendra des panneaux solaires sur le toit qui est orienté vers le sud et qui recharge des batteries durant le jour. On utilisera aussi la fenestration et l’eau de mer pour réchauffer et rafraîchir l’édifice, ainsi que la structure de béton comme régulateur de température. La plupart des aires de travail sont ouvertes afin de faciliter l’éclairage naturel et la circulation d’air, alors que l’éclairage aux DEL est activé par la présence humaine.

Succès environnemental et financier

Bien que, durant les mois les plus sombres de l’année, l’édifice aura besoin de l’apport d’énergie supplémentaire, il produira, du printemps à l’automne, des surplus qui alimenteront les bâtiments voisins et serviront à recharger des autobus électriques de la ville. « Le plus difficile a été d’aider nos fournisseurs à documenter la quantité d’énergie qui entrait dans leur travail et leurs matériaux, explique Rune Stene. C’est le genre d’informations auxquelles on n’accorde normalement aucune importance dans un chantier, mais qui étaient centrales pour nous. »

On savait que les gens de l’industrie de la construction nous regardaient avec un certain amusement et beaucoup de scepticisme

Le projet n’est pas seulement une réussite sur le plan énergétique, il est aussi viable commercialement. Seulement 5 % à 10 % plus cher à construire qu’un édifice normal, il a déjà trouvé tous ses locataires dont les loyers seront comparables à ce qu’ils auraient payé dans un bâtiment équivalent. Parmi ses locataires, dont certains ont déjà commencé à s’installer, on trouve les bureaux d’une firme de consultants en technologie, d’une compagnie pétrolière, d’une chaîne hôtelière et d’un service gouvernemental.

L’inauguration officielle doit être faite au mois d’août par la première ministre norvégienne, Erna Solberg. « Ils veulent tous venir se faire photographier devant l’édifice », confie Rune Stene en parlant des élus. Ils y voient peut-être un nouveau domaine d’exportation du savoir-faire norvégien, dit-il, mais sans doute aussi une façon de diminuer un peu le sentiment de culpabilité des Norvégiens pour la pollution produite par leur industrie pétrolière.

À lire dès jeudi : Le « budget climat » d’Oslo, ou compter les GES comme on compte les revenus et dépenses.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.