Oslo, ville verte

Les piétons, les cyclistes, les autobus et les tramways ont pris la place des voitures — hormis quelques rares taxis — au centre-ville d’Oslo.
Photo: Éric Desrosiers Le Devoir Les piétons, les cyclistes, les autobus et les tramways ont pris la place des voitures — hormis quelques rares taxis — au centre-ville d’Oslo.

La Norvège passe pour un pays modèle en matière de lutte contre les changements climatiques. Le Devoir est allé voir sur place en quoi elle pouvait servir d’inspiration… ou pas. Aujourd’hui, Oslo, la ville qui veut devenir la capitale verte du monde.

Gouvernée depuis quatre ans par des élus ayant décidé d’aller encore plus vite que le reste du pays dans son virage vert, Oslo compte, par exemple, avoir fini de débarrasser son centre-ville des voitures d’ici la fin de l’année.

Allant du palais royal à la gare Centrale, en passant par le port, le parlement et l’ancienne forteresse Akershuss, le coeur de la capitale norvégienne a tout ce que l’on aime des grandes villes européennes, avec ses rues bourdonnantes de vie, de belles avenues, des parcs magnifiques, de nombreux musées, des immeubles à l’architecture audacieuse ainsi que des restaurants, des commerces et des bars animés.

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Les seules grandes absentes sont les voitures, qu’on ne voit presque nulle part, hormis de rares taxis, d’inévitables camions de construction et l’auto d’un particulier, de temps en temps. À la place, on voit des autobus et des tramways qui passent fréquemment dans des rues étroites, des jeunes et des vieux juchés sur de nouvelles trottinettes électriques, quelques cyclistes, mais surtout beaucoup de personnes à pied sur de larges trottoirs et dans de nombreuses rues piétonnières.

Le maire d’Oslo, Raymond Johansen, et sa coalition issue de la gauche et du Parti vert se sont en effet engagés, il y a quatre ans, à avoir chassé les automobiles du centre-ville d’ici la fin de l’année, et ils sont en voie de tenir leur promesse.

« Le but est de remplacer les voitures par les gens au coeur du développement de la ville », a-t-il déclaré, il y a deux semaines, lors d’une conférence internationale sur le développement urbain dont sa ville, d’environ 675 000 habitants, était à la fois l’hôtesse et la grande vedette après avoir été désignée Capitale verte de l’Europe pour 2019.

Pour chasser les voitures de son centre-ville, la capitale d’une région métropolitaine de 1,6 million d’habitants et d’un pays de 5,3 millions de citoyens a imposé des péages, obligé la circulation de transit à passer ailleurs, multiplié les espaces publics et les voies réservées aux transports en commun et fait disparaître presque 800 places de stationnement dans les rues.

Pour compenser, elle a augmenté le nombre et la fréquence des trains, navettes maritimes, métros, tramways et autobus. On a aussi aménagé de nouvelles pistes cyclables, élargi les trottoirs et créé de nouvelles rues piétonnes. Cette médecine de cheval s’adoucit graduellement à mesure qu’on s’éloigne du coeur de la ville, mais continue de se faire sentir des kilomètres à la ronde.

Contrairement à ce que plusieurs craignaient au début, et grâce notamment à une augmentation l’utilisation des transports en commun de 6 % par année, les premières études d’impact laissent à penser que ces mesures n’ont pas réduit l’achalandage au centre-ville, rapporte Aud Tennøy, de l’Institut norvégien de l’économie des transports.

Néanmoins, déjà aux prises avec la concurrence des magasins de grandes surfaces en banlieue, des commerçants disent avoir perdu des clients en même temps que les voitures s’en sont allées.

« On se sent moins touchés parce que les livres se glissent facilement dans un sac, mais c’est beaucoup plus difficile pour ceux qui vendent des choses plus encombrantes », souligne Atle, de la librairie Tanum, sur Karl Johans Gate.

Le maire Johansen admet volontiers que sa politique chasse certains commerces et bureaux, mais ajoute qu’elle fera venir aussi des habitants et d’autres entreprises attirés par la meilleure qualité de vie et la naissance d’une autre forme de développement urbain.

Guerre contre les GES

Sa guerre contre les voitures s’inscrit dans une lutte plus vaste et non moins ambitieuse contre les changements climatiques. Alors qu’à l’instar de l’Union européenne, la Norvège s’est fixé comme objectif de réduire d’ici 2030 ses gaz à effet de serre (GES) d’au moins 40 % par rapport à 1990, Oslo compte avoir réduit ses propres émissions de 50 % l’an prochain et de 95 % en 2030.

Pour ce faire, la ville compte sur la spectaculaire transition enclenchée par la Norvège en faveur des autos électriques ou rechargeables et qui fait que presque 80 % des voitures neuves vendues dans la région depuis le début de l’année appartenaient à cette catégorie, mais pas seulement.

L’an prochain, la totalité du transport commun ne fonctionnera plus qu’aux énergies renouvelables. Source importante de GES, le port d’Oslo est aussi en train de s’électrifier rapidement, avec des grues électriques et des prises des courants spéciales pour alimenter en courant les grands navires à quai, mais aussi, bientôt, avec des navettes maritimes et des traversiers 100 % électriques.

La Ville a aussi commencé à exiger que les carburants fossiles soient bannis de ses propres chantiers de construction. « On croyait que ce serait difficile, mais ça se fait dans le dialogue avec les entrepreneurs et ça ne coûte même pas plus cher », raconte la responsable du dossier, Eli Grimsby.

L’idée est en train de s’établir comme la norme d’excellence dans le domaine, y compris chez les promoteurs privés, et a commencé à être copiée par d’autres grandes villes à l’étranger.

Utilisant déjà l’énergie produite par ses incinérateurs de déchets pour chauffer plus de 13 000 logements, Oslo teste également un nouvel incinérateur dont il sera possible de capter les émissions de carbone pour les enfouir ensuite à perpétuité.

La recette du succès

On n’a pas mis de temps à trouver ce qui fait qu’Oslo, comme plusieurs autres villes d’Europe du Nord, montre tellement plus d’ambition et de succès en matière de lutte contre les changements climatiques que les autres, à la conférence internationale, il y a deux semaines.

« Ce n’est pas sorcier. C’est une question de volonté politique », constatait le consultant canadien et ancien chef de la planification urbaine à Vancouver, Brent Toderian. « Ils prennent les excuses habituelles et les transforment en actions. »

« Les gouvernements doivent toutefois prendre garde d’aller plus vite que leurs capacités de mettre en place les conditions requises pour assurer le succès de leurs réformes », prévient Per Oyvind Langeland, directeur à la principale association patronale norvégienne, la NHO. Ce dernier regrette que les politiques ne laissent pas plus de place aux initiatives du secteur privé, mais il voit aussi avec inquiétude grossir tranquillement un mouvement de résistance du côté de la droite populiste.

Le maire d’Oslo est bien conscient de l’enjeu. « Il nous faut continuer d’expliquer et de convaincre pour être suivis par le secteur privé, mais aussi par la population. Parce que, pour poursuivre notre action, il faudra être réélus », a rappelé Raymond Johansen, qui devra justement retourner devant les électeurs cet automne.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Mercredi : Un immeuble de bureaux qui produit plus d’énergie qu’il n’en consomme.

Ressusciter les cours d’eau

Les politiques environnementales d’Oslo ne se limitent pas aux réductions de GES.

Déjà traversée par de nombreuses rivières et ruisseaux, la ville profite depuis quelques années, par exemple, de chaque nouveau chantier de construction pour dégager les autres cours d’eau qui avaient été emprisonnés dans des tuyaux au cours de son développement. Faisant aujourd’hui plus de 3 km, ce nouveau réseau de ruisseaux et d’étangs embellit les quartiers et aide à ramener en ville des espèces animales et végétales indigènes, en plus de servir d’espace de débordement des eaux lors des inondations de plus en plus fréquentes avec les changements climatiques.

Déjà riches de nombreux espaces verts et de parcs municipaux, dont certains très grands, Oslo a aussi adopté, en 2009, une loi protégeant l’immense forêt de 1700 km2 qui l’entoure. Atteignable en transport en commun, la forêt Nordmarka et ses 2800 km de sentiers et de pistes de ski de randonnée est un lieu de rendez-vous, hiver comme été, pour les amoureux de plein air que sont les Norvégiens.