Québec ne tiendra pas compte des GES de l’exploitation gazière dans sa décision

Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «C’est un projet qui va créer des milliers d’emplois très payants en région. Pour nous, c’est important», a insisté le premier ministre François Legault.

Même si l’exploitation gazière nécessaire pour alimenter l’usine Énergie Saguenay produira plus de sept millions de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, le ministre de l’Environnement du Québec, Benoit Charette, est formel : le gouvernement n’entend pas tenir compte de cet aspect dans sa prise de décision sur le projet, qui a de nouveau été défendu lundi par le premier ministre François Legault.

Le promoteur de l’usine de liquéfaction de gaz naturel devra présenter une « approximation » des émissions de gaz à effet de serre (GES) imputables au projet a déclaré le ministre lundi, avant la période des questions à l’Assemblée nationale. Mais au moment de décider s’il autorise le projet, le gouvernement du Québec entend seulement prendre en considération « les émissions au Québec ».

 

« Notre mandat est d’évaluer un projet selon son impact sur le territoire québécois », a-t-il fait valoir. Donc, « pour ce qui est d’une décision gouvernementale, ce sont les impacts environnementaux au Québec qui sont considérés, et non pas à la grandeur du pays ».

« Nous n’avons pas juridiction à l’extérieur du territoire québécois, donc ce serait mal avisé pour nous de demander à une autre juridiction de nous fournir une information pour laquelle on devra statuer si le projet est valable », a également soutenu le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.

Sept millions de tonnes

Concrètement, cela signifie que le gouvernement tiendra uniquement compte des quelque 500 000 tonnes de GES qui seront générés par l’usine Énergie Saguenay au Québec, et que le promoteur a promis de compenser.

Le gouvernement caquiste a donc décidé de ne pas tenir compte des émissions dites « en amont », soit les émissions de GES produites lors de l’exploitation du gaz en Alberta, majoritairement par fracturation, puis lors de son transport par gazoduc jusqu’au Saguenay.

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Selon les données provenant de l’« analyse du cycle de vie » du projet réalisée par le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG), à la demande de GNL Québec, ces émissions en amont totaliseront 7,1 millions de tonnes par année, soit quatre fois les émissions de la cimenterie McInnis, de Port-Daniel.

Lorsqu’on regarde le plus récent bilan des émissions de GES du Québec, soit celui de 2016, on constate aussi que le chiffre de sept millions de tonnes équivaut à annuler en une seule année l’essentiel des réductions d’émissions du Québec depuis 1990.

Ces émissions liées à la production gazière dans l’ouest canadien font en sorte que les GES imputables à Énergie Saguenay se situent « dans la moyenne d’autres projets similaires au monde », selon un « avis d’expert » produit par la Direction de l’expertise climatique du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Le projet de liquéfaction ne serait donc pas « le plus vert au monde », comme l’affirme GNL Québec.

Énergie de transition

Québec solidaire a par ailleurs interpellé directement le premier ministre François Legault lundi, lors de la période des questions à l’Assemblée nationale.

« Il y a 10 jours, le premier ministre a convenu avec Dominic Champagne de mettre la science au coeur des décisions politiques. Mais, plus on avance, plus on a l’impression que le seul pacte qui compte pour le premier ministre, c’est le pacte qu’il veut bien faire avec Jason Kenney et l’Alberta pour écouler leur gaz sale à l’étranger », a lancé la députée solidaire Manon Massé, en demandant à M. Legault de « rejeter » le projet Énergie Saguenay.

« Le gaz naturel est une énergie de transition » qui permettra, une fois exporté via le Québec, de « remplacer du mazout et du charbon », a répondu le chef caquiste. Cela conduire à la « une réduction très importante des émissions de GES pour notre planète », a-t-il ajouté. « C’est un projet important. C’est un projet, en plus, qui va créer des milliers d’emplois très payants en région. Pour nous c’est important. »

Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, a pour sa part déjà qualifié Énergie Saguenay de « bon projet », tandis que Benoit Charette a déjà fait valoir que le projet gazier présente des « mérites » des points de vue économique et environnemental

160 scientifiques s’opposent

Selon une lettre signée par plus de 160 scientifiques québécois et publiée lundi dans Le Devoir, « ce projet ne contribuerait pas à lutter contre le changement climatique ». Au contraire, il pourrait « aggraver » la crise écologique, écrivent-ils. « Nous estimons par conséquent que le projet GNL Québec est incompatible avec la notion de transition énergétique et doit être rejeté. »

Les scientifiques affirment ainsi qu’« il est tout aussi probable que ce gaz puisse remplacer les sources d’énergie renouvelables, ce qui ne ferait que renforcer la dépendance mondiale à l’égard des combustibles fossiles, et ralentir le développement des technologies énergétiques de rechange dont nous avons désespére?ment besoin ».

En présentant son projet plus tôt cette année, GNL Québec a soutenu que le gaz qui sera exporté vers d’éventuels acheteurs européens et asiatiques permettra de « réduire » les GES mondiaux de 28 millions de tonnes par année.

L’analyste Pierre-Olivier Roy, du CIRAIG, avait alors expliqué au Devoir qu’il n’est pas possible, pour le moment, de confirmer cette affirmation du promoteur « de façon indépendante ». « On ne peut pas se prononcer sur cet aspect », avait-il dit, rappelant qu’il demeure des « incertitudes » sur l’utilisation finale de ce gaz, mais aussi sur les possibilités qu’il remplace des sources d’énergie plus polluantes.

Avec Mylène Crête