Les GES oubliés d’Énergie Saguenay

Photo: iStock Une usine de gaz à Foothills, en Alberta

Malgré ce qu’affirme GNL Québec, le projet Énergie Saguenay ne serait pas « le plus vert au monde ». Un avis d’experts du ministère de l’Environnement du Québec démontre plutôt que l’exploitation de cette usine serait aussi polluante que les projets similaires ailleurs dans le monde. Dans une lettre publiée ce lundi dans Le Devoir, plus de 160 scientifiques demandent d’ailleurs le rejet du projet, qu’ils jugent « incompatible » avec la lutte contre les changements climatiques.

Plusieurs ministères du Québec ont analysé l’étude d’impact produite par le promoteur du complexe de liquéfaction et d’exportation de gaz albertain, afin de juger de sa « recevabilité ». C’est le cas de la Direction de l’expertise climatique (DEC) du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC).

Dans les « commentaires » qui accompagnent l’« avis d’expert » produit par la DEC, les experts du MELCC soulignent que l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre (GES) « en amont » de l’usine totalisent 7,1 millions de tonnes par année. C’est quatre fois le total des émissions de la cimenterie McInnis de Port-Daniel.

 
7,1
C’est ce que représente, en millions de tonnes par année, l’ensemble des émissions de GES «en amont», avant que le gaz ne soit liquéfié au Saguenay, selon des experts.

Dans son étude d’impact et dans la promotion de son projet gazier, GNL Québec affirme cependant que son complexe de liquéfaction serait « le plus vert au monde », essentiellement parce que l’usine fonctionnera à l’hydroélectricité. « Toutefois, quand toutes les étapes de la chaîne de production de GNL sont considérées, cet avantage est grandement réduit et les émissions totales de GES du projet sont plutôt dans la moyenne d’autres projets similaires au monde », répondent les experts du gouvernement du Québec, exemples à l’appui.

Ils réfutent ainsi un argument en faveur du projet mis en avant par le promoteur et repris par plusieurs médias au cours des derniers mois. « Cette performance moyenne du projet en termes d’intensités totales d’émissions de GES serait due au fait que les émissions de production du gaz naturel canadien (majoritairement non conventionnel) sont plus élevées que d’autres sources du gaz naturel », explique la Direction de l’expertise climatique.

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Le gaz qui serait liquéfié au Saguenay serait extrait du sous-sol de l’Alberta et exploité majoritairement en ayant recours à la fracturation. Selon les données provenant de l’« analyse du cycle de vie » du projet réalisée par le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG), à la demande de GNL Québec, l’exploration, l’extraction et le traitement du gaz naturel produira plus de six millions de tonnes de GES par année. À cela s’ajoutent un million de tonnes pour le transport du gaz jusqu’au Québec.

GES absents

C’est donc la production et le transport du gaz albertain qui alourdiront le bilan de gaz à effet de serre d’Énergie Saguenay. Pourtant, ni Québec ni Ottawa n’en tiendront compte dans leur décision d’autorisation du plus imposant projet industriel privé de l’histoire de la province.

Les experts de la DEC remettent par ailleurs en question les données sur les émissions fugitives. Ils demandent au promoteur de « justifier le choix du 0,31 % pour ce qui est du pourcentage d’émissions fugitives de la phase d’extraction du gaz naturel ». Les experts soulignent que l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis recommande de prévoir un taux de fuites de 1,4 %, soit un taux quatre fois et demie plus élevé que celui utilisé pour l’étude de GNL Québec.

En réponse à l’avis produit par les experts du gouvernement sur l’enjeu des émissions de GES, GNL Québec répond : « Nous avons justement, afin de documenter scientifiquement cette question, mandaté volontairement le CIRAIG pour réaliser une analyse du cycle de vie du projet en amont et en aval du projet Énergie Saguenay. C’est une première qui va apporter un éclairage rigoureux à notre approche et nous sommes confiants [au sujet] des résultats. »

Au cabinet du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, on dit que « le ministre préfère ne pas commenter les enjeux spécifiques afin de s’assurer de la transparence de l’ensemble du processus d’évaluation et de consultations publiques ». Au cabinet du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, on indique que « l’évaluation environnementale du projet suit son cours. C’est dans ce cadre que l’impact environnemental du projet sera analysé. Cette dernière est effectuée par le ministère de l’Environnement ».

À la mi-mai, M. Julien et M. Charette se sont tous deux portés à la défense du projet Énergie Saguenay. Jonatan Julien a qualifié le complexe industriel de « bon projet », en ajoutant que le gaz naturel « fait partie de la transition énergétique ».

Opposition scientifique

Dans une lettre transmise au Devoir, plus de 160 scientifiques québécois affirment au contraire que « le projet de GNL Québec doit être rejeté », en raison de ses impacts climatiques, mais aussi des risques qu’il représenterait pour la protection de la biodiversité.

Selon ce qu’ils écrivent, ce projet « est incompatible avec la transition énergétique », puisqu’il favorisera le développement de l’industrie gazière, alors que pour respecter les objectifs de réduction des émissions de GES à l’échelle mondiale, « il est essentiel de réduire le nombre d’infrastructures liées aux combustibles fossiles et non d’en construire davantage ».

Enfin, ils estiment que le projet gazier, qui va de pair avec un accroissement du trafic maritime sur le Saguenay et dans le Saint-Laurent, représente « une menace sérieuse » pour la biodiversité. Dans un « avis » produit en réponse à l’étude d’impact du promoteur, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs prévient d’ailleurs que cette navigation imputable à GNL Québec « ajoutera un effet cumulatif non négligeable » pour le béluga.

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