Le paradoxe norvégien

Dans le parc à côté du Norsk Oljemuseum, des enfants sautent sur d’anciennes bouées, chevauchent des tiges de forages et rampent dans des tronçons de pipelines convertis en modules de jeu.
Photo: Éric Desrosiers Le Devoir Dans le parc à côté du Norsk Oljemuseum, des enfants sautent sur d’anciennes bouées, chevauchent des tiges de forages et rampent dans des tronçons de pipelines convertis en modules de jeu.

La Norvège passe pour un pays modèle en matière de lutte contre les changements climatiques. Le Devoir est allé voir sur place en quoi elle pouvait servir d’inspiration, ou pas. Aujourd’hui, la question qui fâche : le pays se résoudra-t-il à renoncer à la manne pétrolière ?

On ne met pas de temps à comprendre l’importance de l’industrie pétrolière à Stavanger. Capitale de l’industrie qui a fait la prospérité de la Norvège à partir de la fin des années 60, la ville côtière du sud-ouest du pays a grandi à partir d’un port bordé par de jolies petites maisons de bois blanches autrefois habitées par de modestes pêcheurs et les employés des conserveries, qui ont été les premières à faire sa fortune à la fin du XIXe siècle. On y voyait ce jour-là un imposant navire poseur de pipelines sous-marins accosté non loin du Norsk Oljemuseum ( musée du pétrole norvégien) qui a lui-même des allures de plateforme pétrolière et qui permet de voir, de l’autre côté du fjord, un chantier maritime où ont été fabriquées plusieurs des fameuses plateformes qui sont aujourd’hui au large des côtes norvégiennes, dans la mer du Nord. Dans le parc à côté du musée, des enfants sautent sur d’anciennes bouées, chevauchent des tiges de forages et rampent dans des tronçons de pipelines convertis en modules de jeu.

Chef-lieu d’une région qui compte 300 000 habitants, la « Calgary » norvégienne se remet de la dernière chute des prix mondiaux du pétrole. De seulement 2 % avant le choc, le taux de chômage dans la région avait plus que doublé en 2017, à 4,9 %, mais est revenu aujourd’hui à 2,4 %, soit en dessous de la moyenne nationale (3,9 %). « La situation n’a pas été facile, raconte Egil Hollund, de la Chambre de commerce de Stavanger. Près de la moitié des emplois du secteur privé de la région sont liés de près ou de loin à l’industrie pétrolière. Ce sont généralement des emplois très bien payés sans pour autant requérir une longue scolarité. »

Stavanger n’a pas été la seule à ressentir le passage à vide du secteur pétrolier. En Norvège, le secteur pétrole et gaz compte pour environ 16 % du produit intérieur brut, 40 % des exportations et 20 % des revenus de l’État. Dans l’esprit de plusieurs Norvégiens, la manne pétrolière est intimement liée à leur remarquable confort matériel ainsi qu’à leur généreux État-providence. Le problème est que l’industrie compte aussi pour plus du tiers (35 %) des GES que le pays s’est engagé à réduire d’au moins 40 % par rapport à 1990 d’ici 2030 et de 80 à 95 % pour 2050.

Photo: Éric Desrosiers Le Devoir En Norvège, le secteur du pétrole et du gaz compte pour environ 16% du produit intérieur brut.

Pour l’aider dans sa transition, la Norvège dispose d’un bon coussin financier. Afin de conserver une partie des fruits de la ressource pétrolière pour les générations futures, le pays s’est doté, en 1990, d’un fonds inspiré du Heritage Fund albertain créé 14 ans plus tôt. Alimentée notamment par une taxe sur les profits pétroliers de 90 %, cette cagnotte est désormais le fonds souverain le plus riche du monde avec 1000 milliards $US en actifs, contre moins de 18 milliards de dollars canadiens (13 milliards de dollars américains) pour son équivalent albertain.

Changements en cours

La Norvège et son secteur pétrolier n’ont pas attendu pour entreprendre un virage vert, observe Per Oyvind Langeland, directeur à la principale association patronale norvégienne, la NHO. « La Norvège a été le premier pays à mettre en place une taxe carbone dans les années 90. Les entreprises avaient beaucoup protesté à l’époque, mais elles en sont aujourd’hui contentes parce que cela les a forcées à prendre en compte ces facteurs plus tôt. »

Chez le géant pétrolier norvégien Equinor, anciennement Statoil, on se vante de ne plus émettre que 9 kg de CO2 par baril produit, contre une moyenne mondiale de 18 kg, grâce, entre autres, au développement de nouvelles méthodes de production, à l’électrification des plateformes pétrolières et à un grand ménage dans ses activités qui l’a amené, il y a trois ans, à vendre tous ses actifs dans les sables bitumineux albertains où les émissions peuvent dépasser 100 kg de CO2 par baril produit. « La décision a surtout été prise, à l’époque, pour des raisons économiques, mais l’on n’y retournera plus parce que ce que l’on recherche aujourd’hui, c’est à la fois la rentabilité et de faibles émissions de GES », explique sa vice-présidente au développement durable, Hilde Røed.

La multinationale détenue aux deux tiers par l’État norvégien est également en train de mettre au point une technologie de captation et de stockage du carbone, et développe lentement une filière en énergie renouvelable sous la forme, notamment de parcs éoliens marins. « Si le Royaume-Uni a réussi l’exploit de renoncer au charbon, c’est en partie grâce à notre gaz naturel et à nos éoliennes », se félicite la dirigeante d’Equinor.

Confrontée à l’épuisement graduel des réserves de la mer du Nord, la compagnie continue d’en chercher de nouvelles, notamment tout au nord du pays, dans la mer de Barents, bien au-delà du cercle arctique. « Selon toutes les prévisions, le monde continuera d’avoir besoin d’énergie fossile pour bien des années à venir. Notre intention est de répondre à ce besoin de la manière la plus respectueuse de l’environnement », dit Mme Røed.

La vraie question

Cette perspective horrifie le chef de Greenpeace Norvège, Frode Pleym. Il en a contre la pollution produite par l’industrie pétrolière en Norvège et les risques de catastrophe environnementale dans les eaux arctiques, mais aussi, et peut-être surtout, contre toute cette énergie fossile produite par son pays pour être brûlée ailleurs. « Comme l’hydroélectricité est tellement importante chez nous, la Norvège vend presque tout à l’étranger au point d’être l’un des plus grands exportateurs de carburant fossile au monde. Malgré tous nos beaux discours environnementaux, et notre prétendue success story avec les voitures électriques, on contribue ainsi directement au problème des changements climatiques. »

Fait inusité, son organisation a porté l’affaire devant les tribunaux accusant le gouvernement norvégien de violer une disposition de la Constitution garantissant aux citoyens des conditions de vie saines et la protection de leur environnement. Un juge de première instance a donné tort à la poursuite, mais la cause doit être entendue en appel cet automne. « Cela finira probablement à la Cour suprême, dit Frode Pleym. Ce manque de cohérence de la Norvège dans sa lutte contre les changements climatiques nous fait perdre à tous un temps précieux. »

Une idée qui fait son chemin

Ce genre de point de vue reste minoritaire en Norvège, mais gagne du terrain, observe Egil Hollund, de la Chambre de commerce de Stavanger. Si un récent sondage a montré que près de 60 % des Norvégiens sont toujours favorables à la recherche, par la Norvège, de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz, cette proportion n’est plus que de 44 % dans la capitale, Oslo, contre 49 % de personnes qui voudraient que cette quête s’arrête.

Photo: Éric Desrosiers Le Devoir

Il est plus que probable que, « d’ici 5 ou 10 ans », l’industrie pétrolière et les emplois qui y sont reliés vont commencer à décliner sous le coup notamment de la lutte contre les changements climatiques et de l’automatisation, estime Egil Hollund. « C’est maintenant, pendant que ça va encore bien, qu’il faut commencer à s’y préparer. »

La région de Stavanger dispose de plusieurs atouts pour convertir son économie, par exemple dans les énergies renouvelables, la construction de navires électriques, le tourisme de croisière, l’agroalimentaire et les soins de santé. « Mais chose certaine, on ne pourra pas compter sur un seul secteur. Et quoi que l’on trouve, il y a peu de chance que cela apporte la même prospérité », conclut M. Hollund, résigné.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

2 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 3 juin 2019 10 h 08

    Un grand écart entre le Canada et la Norvège

    Dans son article de samedi, le journaliste du Devoir indique les émissions de GES par habitant au Canada et en Norvège. Elles sont le double au Canada ! En multipliant ces quantités par les populations, on obtient 45 Mt de GES par année pour la Norvège et 595 Mt pour le Canada, soit 13 fois plus !

    La production d'un baril de pétrole ultra-visqueux à partir des sables bitumineux émet 100 kg de CO2 au Canada alors que la production de pétrole de grande qualité n'en émet que 9 kg par baril en Norvège. La production du pétrole et du gaz en Norvège constitue 16% du PIB. Mais seulement 6,3% au Canada. Et le fonds norvégien créé avec les revenus du pétrole atteint 1000 milliards de $U.S. alors que le fonds albertain n'est que de 13 milliards, soit 77 fois moins !

    Conclusion: la Norvège a fait le bon choix d'exploiter son pétrole alors que le Canada n'aurait jamais dû mettre un seul sou en subventions directes ou indirectes dans le développement du pétrole bitumineux. La Norvège est dirigée par des gouvernements compétents et intelligents et le Canada... par des imbéciles.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 3 juin 2019 11 h 05

    La descente aux enfers se précise!

    Cette avidité de rechercher des produits fossiles, pour la consommation et la vente pour l'expédition, est planétaire. Malheureusement, qui peut arrêter cette soif d'argent, laquelle est à l'origine de bien des maux? Qu'ils soient Norvégiens ou Albertains, ils ne sont prêts de mettre la pédale douce puisque pour eux ce n'est pas demain que nous aurons une énergie verte pour les transports, dont les avions qui sont de grands pollueurs. Doit-on seulement se contenter des petites voitures électriques qui sont loin d'être performantes sous notre climat? Et que ferons-nous en cas de panne d'alimentation avec les tornades qui deviennent de plus en plus menaçantes? L'avenir n'est pas rose et le manque de stratégies pour éviter la catastrophe n'est pas rassurant...