La révolution de la voiture électrique en Norvège

En Norvège, les voitures électriques peuvent souvent emprunter les voies réservées aux autobus, comme sur cette route en banlieue d’Oslo.
Photo: Pierre-Henry Deshayes Agence France-Presse En Norvège, les voitures électriques peuvent souvent emprunter les voies réservées aux autobus, comme sur cette route en banlieue d’Oslo.

La Norvège passe pour un pays modèle en matière de lutte contre les changements climatiques. Le Devoir est allé voir sur place en quoi elle pouvait servir d’inspiration… ou pas. Dans ce premier article d’une série, l’histoire de son engouement pour les véhicules électriques.

Il n’y a pas foule, cet après-midi-là, chez le concessionnaire Audi-Volkswagen de Trondheim, en Norvège, et les quelques clients présents n’ont d’yeux que pour la voiture blanche qui trône au milieu de la salle d’exposition. « C’est la folie, dit le vendeur, Asbjørn, du premier modèle entièrement électrique d’Audi. On a doublé nos ventes totales depuis sa sortie, il y a un an, même si presque plus personne n’achète les autres modèles à essence. »

L’un des clients qui tournent autour du nouveau modèle s’appelle aussi Asbjørn. La jeune trentaine et la barbe rousse, il hésite entre la voiture de luxe et un modèle de Volkswagen moins cher, mais également électrique. Le fait qu’il vive dans un pays de froid, où les distances entre les villes sont souvent grandes et où les bornes de recharge sont parfois rares, surtout plus on va vers le nord, ne l’ébranle pas dans sa décision. « Le réseau de bornes va continuer de se développer, dit le futur père de famille dont la ville se situe à 500 km au nord de la capitale, Oslo. On gardera peut-être, pendant un temps, l’une de nos deux voitures au diesel pour les trajets plus longs dans les coins plus reculés, mais l’avenir est aux autos électriques. Bien sûr, on trouve cela important de faire ce qu’on peut pour l’environnement. Mais c’est surtout une affaire d’argent. »

Envoyer les bons signaux

La Norvège fascine le reste du monde par la fulgurance de sa transition vers les véhicules électriques. Estimés à plus de 11,5 % de l’ensemble du parc automobile norvégien, les véhicules électriques et hybrides rechargeables sont passés, en moins de dix ans, de la partie congrue à plus de la moitié des ventes de voitures neuves cette année. À Oslo, cette proportion frôle même les 80 %. À ce rythme, le pays semble être en bonne voie d’atteindre son objectif de porter cette proportion à 100 % pour l’ensemble de son territoire d’ici 2025. Selon une analyse de la firme de consultants McKinsey publiée l’an dernier, la Norvège est le seul endroit au monde où cette transition est si avancée qu’on peut désormais la considérer comme irréversible.

Ce virage spectaculaire est le résultat d’un bouquet de mesures visant à rendre plus attrayant le choix d’un véhicule électrique, notamment financièrement. Cela commence par une taxe carbone salée sur les carburants fossiles et une exemption pour les voitures électriques des taxes sur la vente de véhicules neufs qui, en Norvège, gonflent leur prix d’achat d’au moins le tiers. Les conducteurs de voitures électriques sont aussi exemptés des nombreux et coûteux péages sur les routes et à l’entrée de plusieurs villes, ont souvent accès gratuitement aux bornes de recharge publiques, ont parfois droit à des stationnements publics gratuits dans les centres-villes et se voient offrir la possibilité d’emprunter les voies réservées aux transports publics.

 

 

 

Riche et fière de ses actions

Moins populeuse que le Québec, avec seulement 5,3 millions d’habitants, mais plus d’une fois et demie plus riche grâce, notamment, à la manne pétrolière et gazière tirée de la mer du Nord, la Norvège trône au sommet du classement de l’indice de développement humain des Nations unies. Juché bien plus au nord que le Québec, mais généralement un peu moins froid grâce à l’effet temporisateur du Gulf Stream, le pays met en scène une nature à couper le souffle où s’entremêlent les montagnes, les fjords et les vallées. Amoureux de plein air au point où la moitié de la population a son chalet, les Norvégiens aiment à penser et à faire savoir au reste du monde qu’ils accordent une importance particulière à la protection de l’environnement. On doit notamment à l’une de ses anciennes premières ministres, Gro Harlem Brundtland, la popularisation du concept de développement durable dans les années 1980.

Dans la lutte contre les changements climatiques, la Norvège (8,4 tonnes de CO2 par habitant) part de moins loin que le Canada (16,0) ou même le Québec (9,6), mais accuse tout de même du retard sur ses voisins suédois (4,2) et danois (6,0), ou même la France (5,5) et le Royaume-Uni (5,8), selon Global Carbon Project. Lié à plusieurs institutions et règles de l’Union européenne sans en être membre à part entière, le pays a fait sien son engagement de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’au moins 40 % par rapport à 1990 d’ici 2030. Cet engagement est similaire à celui pris par le Québec (37,5 %), et bien supérieur à celui du Canada (30 % par rapport à 2005, ou l’équivalent de 15 % par rapport à 1990), et apparaît, à la différence des deux autres, en voie d’être respecté.

« Il y a un très large consensus dans le pays sur l’importance d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, y compris dans les milieux d’affaires, déclare Per Oyvind Langeland, directeur de la principale association patronale norvégienne, la NHO. On a déjà eu, nous aussi, nos climatosceptiques, mais quelqu’un qui nierait aujourd’hui la réalité des changements climatiques, ou l’urgence d’agir, ferait rire de lui. »

Chance et volonté politique

À l’instar du Québec, la quasi-totalité de l’électricité norvégienne vient de barrages hydroélectriques, ce qui assure une énergie abondante et bon marché, mais n’y laisse pas d’espoir de réduction de GES. Comme le Canada, la Norvège ne veut pas non plus renoncer à son secteur pétrolier et gazier, qui compte pour plus du tiers de ses émissions. Conséquemment, le pays n’a d’autre choix que de s’attaquer de façon musclée au secteur du transport, qui pèse presque aussi lourd (28 %) sur son bilan, explique Bård Lahn, chercheur au Center for International Climate Research à Oslo.

« La politique sur les véhicules électriques est un peu un coup de chance », poursuit le chercheur. Adoptée dans les années 1990 à une époque où une telle transition n’était qu’un rêve improbable, la décision de les exempter de taxe de vente n’a commencé à donner des résultats qu’avec la récente apparition de modèles plus performants. « Devant ce succès inattendu qui était devenu l’objet de fierté nationale, le gouvernement norvégien a décidé d’en faire une mesure phare de sa politique climatique. »

Photo: Éric Desrosiers Le Devoir Asbjørn, vêtu d’un manteau noir, songe à acheter une voiture électrique pour des raisons d’économie.

Cette mesure n’est pas la seule. Le gouvernement concentre désormais ses efforts sur la réduction de la pollution des autobus et des véhicules lourds. Le ministère du Transport a également organisé et financé le développement d’un navire entièrement électrique qui lui permettra, dès 2022, de voir le tiers de ses 200 traversiers passer à cette nouvelle technologie, en plus d’ouvrir un nouveau marché d’exportation à son industrie maritime. L’agence publique responsable des 44 aéroports du pays (Avinor) vient de conclure, quant à elle, une entente avec le constructeur d’avion Airbus et le transporteur aérien scandinave SAS visant à aider l’entrée en service d’avions commerciaux régionaux électriques ou hybrides d’une centaine de places d’ici 2040.

Courir derrière le train

Tout ne va pas cependant sans heurt. Le développement du réseau de bornes de recharge n’arrive pas, par exemple, à suivre l’explosion du nombre de véhicules électriques. « On court derrière le train », admet le responsable du dossier à la Ville d’Oslo, Sture Portvik.

Et puis, comme la transition semble bien enclenchée, les propriétaires ont déjà commencé à perdre une partie de leurs privilèges en matière, notamment, de péages routiers et d’accès aux voies prioritaires. Des critiques sur le coût et le dérangement infligés par toutes ces politiques se font aussi de plus en plus entendre, notamment du côté de la droite populiste.

Les résultats spectaculaires obtenus jusqu’à présent en matière de véhicules électriques montrent l’importance d’un certain interventionnisme gouvernemental et d’une diversification des modes d’action, pense le chercheur Bård Lahn. « Il y a dix ans, j’aurais dit qu’une taxe carbone adéquate pouvait faire le gros du travail dans la lutte contre le changement climatique. Mais on réalise aujourd’hui qu’il vaut mieux mettre en avant une diversité de mesures, et que même avec un prix du carbone élevé le secteur privé ne peut pas, à lui seul, mettre en place les règles, les infrastructures, les ressources financières et les politiques d’occupation du territoire requises pour assurer une transition de cette ampleur. »

Les avancées dans le domaine du transport forcent aussi à se poser la question de la prochaine étape, note l’expert. On voit revenir à l’avant-plan, dans le débat public, la question que plusieurs, en Norvège, voudraient éviter : soit l’avenir du pays dans l’aventure pétrolière.

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.
 

Lundi : La Norvège essaie comme elle peut de réconcilier écologie et industrie pétrolière.

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