Acheter 100% de pétrole canadien n’est pas à l’ordre du jour des raffineries du Québec

Raffinerie de Suncor, à Montréal-Est
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Raffinerie de Suncor, à Montréal-Est

Même si certains politiciens conservateurs canadiens martèlent que le Québec devrait consommer uniquement du pétrole canadien, les pétrolières qui décident des approvisionnements des deux raffineries de la province ne l’entendent pas ainsi. Suncor et Valero, qui sont avares de détails sur leurs achats de brut, ont affirmé au Devoir que leurs choix sont d’abord dictés par des impératifs économiques.

En marge du congrès du Parti conservateur qui se tenait à Victoriaville la fin de semaine dernière, le chef Andrew Scheer a soutenu que les Québécois « veulent utiliser l’énergie canadienne », mais aussi qu’ils « n’aiment pas la situation où on doit acheter le pétrole des États-Unis et de l’Algérie ». M. Scheer mais aussi le nouveau premier ministre albertain, Jason Kenney, ont d’ailleurs tous deux plaidé pour que le Québec s’approvisionne en pétrole de l’Ouest pour répondre à la demande quotidienne, qui s’élève à environ 350 000 barils.

Malgré le fait que ce message s’adressait d’abord au gouvernement du Québec, il faut rappeler que ce sont actuellement les deux compagnies pétrolières propriétaires des raffineries de la province qui décident de la provenance du pétrole brut qui est traité ici.

Or, la pétrolière Suncor, qui possède la raffinerie de Montréal, et Valero, qui exploite celle qui est située à Lévis, n’ont pas voulu préciser au Devoir si elles accepteraient d’acheter uniquement du pétrole canadien.

Est-ce que l'oléoduc 9B d'Endbridge passe près de chez vous? Consultez la carte du tracé.

Chez Valero, qui possède une capacité de raffinage de 265 000 barils par jour, le directeur, Affaires publiques et gouvernementales, Louis-Philippe Gariépy, a ainsi fait valoir que la question de l’approvisionnement en pétrole brut est « complexe ».

« Elle dépend de conditions de marché et aussi des attributs propres à chaque type de brut. Au cours des dernières années, notre approvisionnement en brut de l’Ouest a fluctué entre 30 % et 70 %. La clé de notre succès et de notre pérennité réside dans notre flexibilité d’approvisionnement et notre capacité à demeurer concurrentiels dans un marché très compétitif », a-t-il expliqué, dans une réponse écrite.

« Pour des raisons de nature concurrentielle, nous ne précisons pas les volumes ou les emplacements spécifiques », a répondu pour sa part le porte-parole de Suncor, Dean Dussault. Il a toutefois renvoyé Le Devoir à un document de l’entreprise qui indique que « l’approvisionnement en pétrole brut se fait aux prix du marché au moyen d’opérations au comptant effectuées sur le marché ou encore de contrats qui peuvent être résiliés moyennant un court préavis ».

Quant aux approvisionnements destinés précisément à sa raffinerie montréalaise, Suncor souligne qu’elle peut recevoir du brut provenant du pipeline 9B, d’Enbridge, mais aussi du pipeline Portland-Montréal, par pétroliers ou encore par wagons-citernes. En 2018, la majorité du pétrole raffiné à Montréal provenait du pipeline 9B, a indiqué M. Dussault.

Le gouvernement du Québec ou celui du Canada seraient-ils en mesure de vous obliger à vous approvisionner uniquement en pétrole en provenance du Canada ? Ni Suncor ni Valero n’ont souhaité répondre à cette question. « Votre question s’adresse au gouvernement fédéral ou au gouvernement du Québec », a répondu le porte-parole de Suncor, une pétrolière très active dans l’exploitation du pétrole des sables bitumineux.

L’avantage américain

Selon le plus récent rapport « État de l’énergie au Québec », de la chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, 94 % des approvisionnements en pétrole brut de la province provenaient d’Amérique du Nord au 30 juin 2018. Quelque 53 % de ce pétrole provenaient de l’Ouest canadien et 40 % des États-Unis. Le reste provenait d’Algérie.

Cette diète pétrolière des raffineries présentes au Québec s’explique essentiellement par des facteurs économiques, selon le titulaire de la chaire, Pierre-Olivier Pineau. « C’est le prix et la disponibilité qui expliquent les approvisionnements. S’il y a beaucoup de pétrole américain, c’est que celui-ci est plus léger que le canadien et à très bon prix aussi. Les raffineries optent pour ce pétrole. Si l’Algérie était prête à baisser ses prix pour être plus compétitive que le pétrole nord-américain, alors les raffineries changeraient dès que ce serait contractuellement possible, c’est-à-dire en quelques semaines ou moins », a-t-il expliqué.

M. Pineau est d’ailleurs formel : les entreprises Suncor et Valero accepteraient de s’approvisionner uniquement au Canada, mais seulement si le pétrole de l’Ouest était moins cher et qu’il avait « les bonnes caractéristiques en matière de compatibilité avec la configuration des raffineries », soit « un pétrole plutôt léger ». « Elles ne sont guidées que par le prix. La provenance du pétrole leur importe peu, voire pas du tout », a-t-il souligné.

Pas de pipeline en vue vers l’est

Pierre-Olivier Pineau estime « peu plausible » qu’une entreprise propose la construction d’un nouveau pipeline vers l’est du Canada, à l’image du défunt projet Énergie Est, de TransCanada. Selon lui, plusieurs « incertitudes » sont à prendre en considération : « le prix du pétrole, la demande future, mais surtout les obstacles sociaux et politiques à surmonter pour qu’un tel projet se réalise. Si TransCanada et KinderMorgan ont abandonné malgré leur grande expérience dans le secteur, dans un contexte où le contexte ne s’est pas amélioré, peut-être même au contraire, je ne vois pas quelle entreprise serait assez téméraire pour croire dans ses chances qu’un projet similaire à Énergie Est pourrait se réaliser ».

Une version précédente de cet article affirmait, en citant le plus récent rapport « État de l’énergie au Québec », qu’au 30 juin 2018, les approvisionnements en pétrole brut du Québec provenaient à 40 % de l’Ouest canadien et 53 % des États-Unis. Les deux pourcentages ont malencontreusement été inversés. Nos excuses.

6 commentaires
  • Marie-Josée Gagné - Abonné 6 mai 2019 06 h 02

    Pétrole canadien versus pétrole de sables bitumineux

    Les politiciens ancrent leur proposition sur le nombre de votes qu'ils en tirent.
    Quand Andrew Scheer propose que le Québec achète tout son pétrole du Canada et non en partie des États-Unis et de l'Algérie, il oublie le scénario qui pourrait rendre cela possible en augmentant l'approvisionnement du Québec du pétrole de Terre-Neuve.
    Pourtant, il est évident que cette filière a de gros avantages : pas d’oléoduc et élimination des gaz à effet de serre produits par l’exploitation des sables bitumineux.
    Pourquoi ce scénario n’est pas discuté, parce que le pétrole extrait en mer à Terre-Neuve ne rencontre pas de difficulté de distribution et donc ne procurera pas de votes supplémentaires.
    Andrew Scheer (comme d’autres) supporte l’exploitation des sables bitumineux et ils souhaitent qu’il s’en produisent plus de manière à obtenir des votes des canadiens de l’Ouest.

  • Denis Blondin - Abonné 6 mai 2019 10 h 08

    Et le bien commun dans tout ça?

    L'approvisionnement du Québec en pétrole ne concerne pas seulement Valero, Suncor, Andrew Sheer et l'Alberta. C'est une question qui concerne aussi le bien commun, et dans ce cas-ci la protection de l'environnement.
    Voir des pétroliers naviguer vers l'embouchure du Saint-Laurent pour exporter du pétrole canadien et en voir d'autres les croiser en sens inverse pour amener du pétrole acheté dans d'autres continents est, à première vue du moins, une aberration tellement énorme qu'on réussit à l'ignorer.
    C'est pourtant une menace grave à l'environnement, en plus d'être une aberration économique, même si les compagnies Suncor et Valero ne voient pas les choses ainsi.
    Le gouvernement du Québec ou même celui d'Ottawa pourraient fort bien imposer l'approvisionnement le moins dommageable à l'environnement. Comme les deux compagnies sont en concurrence dans la vente, elles le resteraient aussi en se pliant à cette contrainte.
    Bien sûr, il faudrait d'abord évaluer et comparer les coûts et les risques environnementaux d'un approvisionnement canadien avant d'imposer une telle contrainte, de l'extraction jusqu'au raffinage, mais il me semble que les impacts environnementaux devraient être au coeur des débats sur cette question, et non pas les tensions politiques entre le Québec et l'Alberta.

  • Pierre Rousseau - Abonné 6 mai 2019 11 h 24

    Otage de l'Alberta?

    La Colombie-Britannique vient d'avoir la dure leçon de sa dépendance du pétrole des sables bitumineux albertains: il semblerait que rien n'empêche le premier-ministre de cette province de couper l'approvisionnement en pétrole de la région du sud de la CB en représaille à la position de la province qui veut protéger son environnement...

    Cela implique qu'à chaque fois qu'un gouvernement du Québec ferait quelque chose qui déplairait à l'Alberta, ils pourraient couper les vannes d'approvisionnement en prétrole du Québec pour faire plier le gouvernement québécois. Est-ce que le Québec veut devenir un otage de l'Alberta? Certainement pas, d'où l'intérêt d'avoir une diversité d'approvisionnement en pétrole.

    • Pierre Lalongé - Abonné 6 mai 2019 14 h 00

      Vous me sortez les mots de la bouche M. Rousseau.
      Il faudra veiller à ce que cette diversité soit conservée à Montréal. Suncor pourrait dans le futur modifier ses installations pour ne rafiner que du brut des sables bitumineux maintenant que le pipeline 9B est inversé.

  • François Beaulé - Abonné 6 mai 2019 12 h 07

    Les arguments trompeurs des pro-pipelines

    Ceux-ci prétendent que le manque de pipelines fait diminuer le prix du pétrole canadien. Si c'était vrai, le Canada n'achèterait pas de pétrole importé. Or si 40% du pétrole qui approvisionne le Québec vient des États-Unis, alors il doit y avoir une autre explication.

    Ou bien le prix du pétrole américain est-il semblable à celui de l'Ouest canadien, en contradiction avec les prétentions des pro-pipelines.

    Ou alors, le pétrole issu des sables bitumineux est de mauvaise qualité et a besoin d'être mélangé à du pétrole moins lourd pour ne pas bloquer les tuyaux ! Et cela signifie que le pétrole bitumineux coûte moins cher parce qu'il vaut moins cher.

  • François Boucher - Abonné 6 mai 2019 16 h 09

    L'avenir est dans l'énergie 100% Québécoise...

    L'urgence climatique actuelle et le GIEC nous indiquent que la voie de l'avenir est dans les énergies sans émissions de GES, ce que le pétrole et le gaz naturel ne sont pas. Depuis 2012, notre famille a effectué la transition à l'électricité: l'électricité est la seule source d'énergie à la résidence, nos véhicules sont électriques. Nous ne consommons plus que de l'énergie 100% Canadienne, plus spécifiquement 100% Québécoise, produite par nos centrales hydro-électriques. Lorsque la majorité de la population Québécoise aura effectué aussi cette transition, il est clair que la provenance de l'approvisionnement de brut des raffineries Québécoises sera une question ... caduque!