Les sables bitumineux polluent plus qu’on le pense

L’été dernier, les chercheurs d’Environnement Canada ont survolé à nouveau la région de Fort McMurray, se concentrant cette fois sur des sites d’extraction in situ. Les résultats devraient être publiés dans quelques années.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse L’été dernier, les chercheurs d’Environnement Canada ont survolé à nouveau la région de Fort McMurray, se concentrant cette fois sur des sites d’extraction in situ. Les résultats devraient être publiés dans quelques années.

Les émissions de gaz à effet de serre imputables à l’exploitation des sables bitumineux canadiens seraient 30 % plus élevées que ce qui est actuellement calculé, selon une étude publiée mardi dans la revue scientifique Nature Communications et signée par plusieurs chercheurs d’Environnement et Changement climatique Canada.

La différence entre ces nouvelles évaluations, réalisées depuis un avion survolant les principales mines de sable bitumineux du nord de l’Alberta, et les calculs des pétrolières, basés sur des normes internationales, s’élève à 17 millions de tonnes de CO₂ par année, soit l’équivalent des émissions de la région métropolitaine de Toronto.

« Dans la littérature scientifique, il y a de nombreux exemples dans plusieurs régions du monde où les émissions mesurées par avion se révèlent plus élevées que ce qui est rapporté [par l’industrie]. Nous n’avons donc pas été surpris de le constater nous aussi, mais l’ampleur de la différence nous a étonnés », explique au Devoir John Liggio, chercheur scientifique à Environnement et Changement climatique Canada et premier auteur de l’étude.

Les gaz à effet de serre considérés dans cette analyse ne sont pas ceux émis, au bout de la chaîne, par la combustion de l’essence dans le moteur des voitures. Il s’agit plutôt des émanations de CO₂ issues du traitement des sables bitumineux, du processus de valorisation du pétrole, des bassins de décantation des résidus, des camions dans la mine, et de la mine elle-même, d’où s’échappent des gaz pendant les opérations. Le raffinage, réalisé hors site, n’entre pas non plus en compte.

Les données utilisées dans l’étude proviennent de 17 vols réalisés en août et en septembre 2013, quand un avion muni de capteurs a quadrillé le ciel surplombant les quatre principales mines albertaines afin de mesurer directement la concentration de dioxyde de carbone dans l’air.

Les émissions de la mine de Syncrude à Mildred Lake ne s’élèveraient donc pas à 11 millions de tonnes de CO₂, comme il a été calculé par l’entreprise, mais plutôt à près de 24 millions de tonnes. Les émissions du site de Suncor près de Fort McMurray, du projet Horizon de la Canadian National Resources Limited (CNRL) et des mines Albian et Jack Pine de Shell (aujourd’hui propriété majoritaire de CNRL) seraient respectivement plus élevées de 13 %, 36 % et 38 %, selon les mesures des chercheurs.

Cumulativement, l’écart représente une sous-estimation de 64 % des émissions provenant des mines de sables bitumineux. En considérant aussi l’extraction in situ, une méthode de plus en plus utilisée dans l’industrie, mais pas examinée dans cette étude, l’écart équivaut à 30 % des émissions de CO₂ s’échappant de l’ensemble des sites d’exploitation albertains.

Les émissions rapportées par les pétrolières au gouvernement canadien sont calculées selon les normes imposées par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Elles sont établies en additionnant les contributions des différentes sources sur le site. Celles-ci dépendent de facteurs multiplicatifs qui peuvent ne pas convenir à un site de production particulier, ou qui nécessitent une mise à jour.

La faute ne revient donc pas à l’industrie, qui suit la méthode de calcul qui lui est imposée. L’industrie pétrolière et le gouvernement de l’Alberta ont d’ailleurs eu l’occasion de lire et de commenter l’étude avant qu’elle soit soumise à la revue scientifique, précise M. Liggio. « Ils ont reçu positivement l’article et se sont montrés désireux de travailler avec nous pour comprendre les causes du décalage », raconte-t-il.

Que faire ?

D’ailleurs, ce décalage est-il bien réel ? L’approche « descendante », mesurée depuis les airs, est-elle nécessairement plus fiable que l’approche « ascendante », calculée au sol ?

Selon Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et directeur académique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal, les nouvelles données sont effectivement plus fiables, même si l’origine de la différence entre les deux approches est mal comprise. « Les mesures aériennes ont tendance à produire des chiffres beaucoup plus élevés, mais on ne sait pas trop d’où vient la différence », dit-il après avoir pris connaissance de la publication de mardi.

Dans le cadre d’un suivi routinier, il serait toutefois difficile de mesurer les émissions de GES des sites d’exploitation par avion, estime John Liggio.

« L’approche ascendante est utilisée depuis longtemps, il n’y a rien de fondamentalement mauvais avec cette manière de mesurer les émissions, fait-il valoir. Nous devons tout simplement déterminer les paramètres dans le calcul qui sont inadéquats. Il ne faut pas abandonner l’approche ascendante juste parce qu’un avion donne une lecture différente, il faut l’améliorer. »

In situ

En 2013, quand les données ont été prélevées, la production de pétrole des sables bitumineux se divisait environ en parts égales entre les mines à ciel ouvert et l’extraction in situ, un procédé où de la vapeur à haute pression est injectée dans le sol pour en faire ressortir le bitume. Actuellement, environ 80 % de la production albertaine découle d’une extraction in situ.

Pour l’instant, il est impossible de dire si le même genre de divergence entre les approches de mesure touche l’extraction in situ, explique John Liggio. Certaines étapes ont beau être les mêmes, comme la valorisation du pétrole préalable au raffinage, la méthode d’extraction est fondamentalement différente.

Toutefois, cette zone d’ombre pourrait bientôt être éclairée. L’été dernier, les chercheurs d’Environnement Canada ont survolé à nouveau la région de Fort McMurray, se concentrant cette fois sur des sites d’extraction in situ. Les résultats devraient être publiés dans quelques années.

11 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 24 avril 2019 07 h 20

    Et pis après?

    Si effectivement les émissions.de GES sont 30% plus élevées, est-ce que ça va inciter les gouvernements à fermer ces sources de pollution? J'en doute fort. Ils vont encore faire primer l'économique sur la santé. Il va falloir de bien plus grandes catastrophes pour les faire bouger. Et là ce sera trop tard moins quart.

  • Bernard Plante - Abonné 24 avril 2019 07 h 40

    Énergie ultra sale

    Si notre premier ministre qualifiait l'énergie des sables bitumineux de "sale", il devra se mettre à jour pour dorénavant parler d'énergie "ultra sale". On imagine d'ici la réaction du ROC...

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 24 avril 2019 09 h 09

      Imaginez la réaction du ROC… si dans cet article ‘’Alberta’’ était remplacé par ‘’Québec’’. Si c’était le Québec qui exploitait ces sables bitumineux ultra sales tandis que l’Alberta, elle, produisait de la belle énergie hydro-électrique propre. Dans ces conditions, on pourrait pratiquement présumer que le ROC organiserait un référendum pour se séparer du Québec, province voyou qui ferait grandement honte à leur Confédération, à l’intérieur comme à l’extérieur. Mais le nouveau PM albertain ne se posera jamais cette question, à ce qu’on a pu constater récemment.

  • Robert Morin - Abonné 24 avril 2019 08 h 19

    Parole de Legault

    Alors pourquoi notre PM Legault devrait-il regretter son qualificatif de «pétrole sale»? Pour faire plaisir à Jason Kenny et à son déni total des changements climatiques? Un peu comme on a reproché à Parizeau d'avoir dénoncé les tricheries fédérales le soir du référendum de 1995. C'était pourtant la stricte vérité!

  • Denis Paquette - Abonné 24 avril 2019 09 h 22

    peutêtre que le monde appartient toujours aux plus offrants enfin je crois que c'était l'opinion de ce cher Harpeur

    les albertains peuvent bien vouloir nous les refiler , quels profiteurs, peut être que le monde appartient toujours aux plus offrants en autant que la vie favorise les plusoffrants enfin c'est du moins ce que croit de cher Trump

  • Claude Bariteau - Abonné 24 avril 2019 12 h 06

    Cette étude devrait inciter les pays qui orientent leur politique énergétique vers les ressources renouvelables et peu pollueuses de boycoter le pétrole ultra-sale du Canada.

    L'Alberta pourrait alors ne vendre qu'à des complices pollueurs et le PM Legault mettre un terme à tout projet venant de l'Alberta et de la Saskatchewan.

    • Daniel Bérubé - Abonné 24 avril 2019 15 h 37

      Effectivement, et faire comme le maire de New-York et être à la recherche d'énergie propre. Voir même... je ne serais pas surpris que l'électricité d'H.Q. puisse un jour se vendre "un peu" plus cher que les autres fournisseurs, ici, dans le N.E. de l'Amérique. Pourquoi ? Parce que c'est justement une énergie propre, donc qui va permettre a ceux l'utilisant d'avoir moins d'impacts économique (taxe carbonne ou autres...), ou si l'on veut, que notre électricité soit considéré un peu comme "biologique". Ne pas oublier que H.Q. veut doubler ses revenus d'ici 2030...

    • Daniel Bérubé - Abonné 24 avril 2019 15 h 44

      Note: ... quand je dis que H.Q. veut doubler ses revenus... ce n'est pas nécessairement en doublant ses tarifs au Québec, mais plutôt par l'exportation...