Une solution au fléau du plastique?

L’homme d’affaires Daniel Solomita, à droite, a su miser sur la technologie développée par le chimiste Athem Essaddam, ainsi que par ses fils Fares et Adel, pour créer Loop Industries.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir L’homme d’affaires Daniel Solomita, à droite, a su miser sur la technologie développée par le chimiste Athem Essaddam, ainsi que par ses fils Fares et Adel, pour créer Loop Industries.

Un père immigrant et ses deux fils, à peine arrivés au Québec, ont mis au point un procédé inédit pour recycler en plastique 100 % vierge les plastiques souillés boudés par les centres de tri. Leur histoire est celle d’une immigration réussie et d’une technologie en voie de convaincre des géants comme Coke et Danone.

« Un jour dans un congrès, un courtier en plastique m’a dit : “On n’a vraiment pas de solution pour le plastique. Et bientôt, on ne va plus pouvoir l’enfouir… “ Je lui ai dit : “Moi, j’ai la solution ! ” »

Cet eurêka quasi jovialiste sortait de la bouche d’Hatem Essaddam, un chercheur et trouveur tunisien tout juste débarqué au Québec, en septembre 2011, dans la foulée d’un Printemps arabe qui avait fait 338 morts et plus de 2200 blessés dans son pays.

Quelques mois plus tard, il faisait ses valises pour le Québec avec son épouse, ses deux ados de 15 et 17 ans, sans autre espoir que de refaire sa vie dans cette terre francophone visiblement moins complexe que la France. Passionné par la transformation des matières résiduelles, Hatem Essaddam avait déjà fait du plastique sa nouvelle cible.

Or, l’enthousiasme contagieux de ce chimiste est parvenu aux oreilles de Daniel Solomita, un entrepreneur déjà investi dans le recyclage, alors que la « crise du plastique » est sur toutes les lèvres. Les deux hommes se rencontrent et après deux années à bidouiller avec leurs éprouvettes dans un garage de l’ouest de l’île, le chimiste convainc l’entrepreneur de la faisabilité de son procédé de « métamorphose » du plastique usé en plastique 100 % pur. Séduit, Daniel Solomita fonde Loop Industries en 2015 et rassemble 3 millions de dollars pour amener ce procédé expérimental au mode industriel.

Rencontre avec Daniel Solomita, p.-d.g. de Loop Industries:

 

« Avec la chimie, tout est possible ! On peut décomposer et recomposer les éléments. Tous les déchets sont une opportunité pour nous », explique aujourd’hui Hatem, rencontré à l’usine de Loop, installée à Terrebonne.

« Les bouteilles en plastique, c’est la nouvelle cigarette. Les gens ne veulent plus en voir ! Il fallait trouver une solution », relance Daniel.

Quatre ans plus tard, les idées et le flair d’Hatem et Daniel ont fait des petits. Cotée en Bourse, Loop Industries brasse maintenant des affaires avec les plus grands producteurs de bouteilles de plastique PET au monde, qui desservira notamment les géants Coke, PepsiCo et Danone en plastique « Loop ».

Les deux fils d’Hatem, intégrés à leur arrivée à l’école secondaire de Boisbriand, ont sauté dans la boucle dès 2016 et réussi à bonifier l’invention paternelle pour accoucher d’un procédé simplifié ne requérant ni chaleur ni eau.

« Tout petits, on s’intéressait à la chimie ! Avant d’avoir des Lego pour jouer, on avait des modèles moléculaires », raconte Adel, l’un des deux frères, finaliste en 2018 pour le prix Pritzker, décerné aux leaders de moins de 40 ans en ingénierie de l’environnement.

« C’était tellement une réussite qu’on a fermé en 2016 tous les livres sur la première génération du procédé, et repris le travail le lundi suivant en mettant toutes nos énergies sur la deuxième génération », affirme Daniel Solomita.

Gâteau recomposé

Pour vulgariser le concept derrière leur procédé, ses inventeurs le comparent à l’équivalent de prendre une pâtisserie cuite, puis d’en séparer les ingrédients pour les ramener à leur état original.

« C’est comme prendre un gâteau au chocolat et retrouver les ingrédients de base que sont le lait frais, les oeufs ou le chocolat, pour refaire un tout nouveau gâteau. »

Pour le plastique, dit Hatem, le procédé permet de briser les chaînes des différents polymères, de les purifier des impuretés (étiquettes, aluminium, résidus alimentaires, etc.) pour retrouver et séparer les composants chimiques solide et liquide utilisés à l’origine, afin de recréer du nouveau plastique de haute qualité.

D’ordinaire, le plastique est réduit en pièces et fondu pour produire du plastique de basse qualité. Le plastique Loop, certifié par la Food and Drug Administration des États-Unis, pourra servir à emballer les aliments et être recyclé à l’infini. Une entente a été conclue entre Loop et Indorama, un des géants mondiaux de la production de plastique (20 % des bouteilles PET et 20 % des pièces d’auto), pour adapter ses usines à l’intégration de ce plastique « surcyclé ».

Un conte de fées

La trajectoire de la famille Essaddam dépasse la seule réussite scientifique et commerciale de l’entreprise, elle traduit aussi la lune de miel vécue par les frères depuis leur premier jour au Québec. « Ça a été tellement facile. Dès la première semaine au secondaire, on avait une gang d’amis. On a fait l’université, puis on s’est investis à 100 % dans Loop. »

Adel et Fares croient que leur parcours de comète n’aurait jamais été possible ailleurs. « Ici, on a cru en nos idées. Les endroits qui donnent tant de place à des jeunes sont rares. Ça nous aurait pris 15 ans ailleurs », pense Fares.

Rien ne se perd, rien ne se crée, disait le père de la chimie moderne, Antoine Lavoisier. Chez les Essaddam, ça fait longtemps que le dicton est devenu un mode de vie, qu’on fait du neuf avec du vieux.

« Quand ils étaient petits, dit leur père, je ne leur achetais pas d’ordinateur. Je leur amenais plutôt des pièces détachées pour qu’ils les montent eux-mêmes. Je pense que c’était une bonne idée ! »



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