Le Canada, un pays en déficit de transition

Photo: Clément Sabourin Agence France-Presse Ottawa se dit persuadé d’atteindre la cible fixée pour 2030, soit une réduction de 30% des GES par rapport à 2005. Un optimisme qui n’est pas partagé par plusieurs chercheurs.

Près de quatre ans après son arrivée au pouvoir, porté par d’ambitieuses promesses environnementales, le gouvernement Trudeau peine toujours à enclencher une véritable transition énergétique, en dépit des avancées notables en faveur de la lutte contre les changements climatiques. Et il fait aujourd’hui face à une fronde conservatrice qui risque de cantonner le pays dans l’inaction.

Le rapport déposé lundi par Environnement Canada aux Nations unies n’a fait l’objet d’aucun communiqué de presse. La ministre Catherine McKenna, d’ordinaire très active sur les réseaux sociaux, n’a rien publié à ce sujet dans le courant de la journée.

C’est que le plus récent portrait disponible des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Canada, publié sur le site de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, est révélateur : non seulement les GES ne reculent pas, mais ils ont gonflé de 8 millions de tonnes entre 2016 et 2017, atteignant 716 millions de tonnes (Mt).

Plus encore, l’industrie pétrolière et gazière du pays a généré 195 Mt de GES en 2017, dont près de la moitié découle du seul secteur des sables bitumineux, et plus de 50 Mt pour l’exploitation gazière, de plus en plus dépendante de la fracturation hydraulique, lit-on dans les 600 pages des rapports climatiques. L’Office national de l’énergie anticipe dans un futur proche une croissance sur ces deux fronts, dont une hausse possible de la production pétrolière à six millions de barils par jour à l’horizon 2040. Le pays exploiterait alors plus de deux milliards de barils par année.

Si les partis étaient sincères lorsqu’ils disent que la question du climat est l’enjeu le plus crucial de notre génération, ils proposeraient une coalition nationale pour dire : "On ne fera plus des changements climatiques un enjeu partisan. On va protéger nos enfants."

Or, à court terme, le contexte politique canadien n’annonce rien qui puisse aider à renverser la vapeur, croit Normand Mousseau, directeur académique de l’Institut de l’énergie Trottier, à Polytechnique Montréal. Au contraire. Ce dernier redoute la suite des choses puisque les libéraux sont désormais à égalité avec les conservateurs d’Andrew Scheer, « un dinosaure qui se contente de nier la nécessité d’agir » pour réduire les GES. « Et ce qu’on voit actuellement, c’est une véritable débandade, après les élections en Alberta et le virage politique en Ontario. Même si les libéraux sont réélus, il va y avoir des freins importants pour toute action climatique. »

Sur place

En effet, loin de freiner les visées expansionnistes de l’industrie, le gouvernement de Justin Trudeau a ouvertement appuyé trois projets de pipelines depuis octobre 2015. Keystone XL est toujours bloqué, mais au sud de la frontière. La « Ligne 3 » d’Enbridge devrait être mise en service en 2020, selon l’entreprise. Et Ottawa a promis cette semaine une décision d’ici la mi-juin pour l’expansion de Trans Mountain, un projet dont les Canadiens sont propriétaires.

Est-ce que cette expansion du secteur des énergies fossiles est cohérente avec l’urgence climatique ? « Oui », affirme malgré tout la directrice adjointe des communications au cabinet de Catherine McKenna, Caroline Thériault. « Nous sommes en transition vers une économie sobre en carbone. Nous devons nous assurer que les Canadiens ont accès à des solutions et à des choix à la fois pratiques, efficaces et abordables afin de faire cette transition, comme plus de stations de recharge électrique, du transport en commun, des édifices plus écoénergétiques, afin de protéger l’environnement tout en faisant croître l’économie », fait-elle valoir dans une réponse écrite aux questions du Devoir.

8 Mt
C’est l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre au Canada entre 2016 et 2017.

La ministre se dit persuadée d’atteindre la cible fixée pour 2030, soit une réduction de 30 % des GES par rapport à 2005. « Avec les mesures […] mises en place lors des quatre dernières années, nous avons déjà fait plus que les deux tiers du chemin. Les mesures les plus importantes de notre gouvernement en terme de lutte contre les changements climatiques commencent à entrer en vigueur. »

Depuis maintenant trois ans, les rapports sur les projections d’émissions à l’horizon 2030 indiquent que le Canada s’éloigne un peu plus de sa cible chaque année. Ottawa prévoit actuellement d’atteindre 592 Mt, excédant son objectif de 513 Mt. L’écart équivaut aux GES émis par le secteur des sables bitumineux en 2017.

Absence de progrès

Titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau ne partage pas l’optimisme de la ministre McKenna. « Dans les faits, non, le Canada n’a pas réellement progressé dans une transition énergétique ou une société plus durable. Les émissions de GES sont stables, mais ne déclinent pas. La consommation d’énergies fossiles ne diminue pas. »

Il rappelle du même souffle que les Canadiens continuent de « privilégier un mode de vie non durable », notamment en raison de l’étalement urbain, de la prévalence de maisons « plus grandes », du recours à des « véhicules surcalibrés pour leurs besoins » et du choix d’une alimentation « à trop forte teneur en protéines animales ». « Ni les habitudes de vie typiques, ni la majorité des compagnies, ni les gouvernements n’évoluent résolument vers des modes de fonctionnement plus durables », insiste M. Pineau.

Qui plus est, le gouvernement a selon lui failli à sa promesse électorale d’éliminer lentement les subventions aux énergies fossiles, allant même « jusqu’à en ajouter » avec le rachat du pipeline Trans Mountain et l’octroi d’une « aide spéciale » de 1,6 milliard au secteur fossile en décembre dernier. « Il est irresponsable de vouloir, d’un côté, amorcer une transition énergétique et de subventionner, de l’autre, une industrie que l’on veut, à terme, voir cesser ses activités parce que nous n’aurons plus besoin d’hydrocarbures », souligne-t-il.

Mieux que les conservateurs

Un point de vue que partage le directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki, Karel Mayrand. « Mais je suis de ceux qui voient le verre à moitié plein, ajoute-t-il. En un mandat, ce gouvernement a fait plus que tous les gouvernements précédents réunis. On a un plan climatique, même s’il a ses défauts, annoncé la fin des centrales au charbon et mis en place la taxe carbone. Une première. Les investissements en transport collectif ont permis de faire débloquer plusieurs projets, dont le prolongement de la ligne bleue du métro de Montréal, le REM et le projet structurant de Québec. »

M. Mayrand rappelle aussi que les libéraux ont ramené le Canada dans le giron des pays prenant part aux négociations climatiques mondiales, un changement de cap majeur après les années de « blocage » orchestré par les conservateurs de Stephen Harper.

Long chemin

Le chemin à parcourir reste important, selon Pierre-Olivier Pineau, qui croit que le gouvernement devrait prioriser le développement « d’infrastructures de transport, pour permettre une mobilité accrue qui se passe au maximum de véhicules individuels ». Selon lui, le secteur ferroviaire doit aussi « retrouver une place prioritaire dans le transport interurbain des personnes et des marchandises. C’est un mode de transport qui utilise 90 % moins d’énergie que les transports routiers et qui s’électrifie bien plus facilement ».

Dans le contexte politique actuel, Karel Mayrand souhaite quant à lui que les élus fédéraux dépassent la sacro-sainte ligne de parti pour s’attaquer à la pire crise environnementale de l’histoire. « Si ces partis étaient sincères lorsqu’ils disent que la question du climat est l’enjeu le plus crucial de notre génération, ils proposeraient une coalition nationale pour dire : « On ne fera plus des changements climatiques un enjeu partisan. On va protéger nos enfants. » Ce n’est pas ce qui se produit. Entre-temps, le Parti conservateur fait fi de cet enjeu et risque même d’en sortir gagnant. »

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