Faire le saut pour le climat

Les changements climatiques, Zachary Sinclair n’y pense pas tout le temps. Il n’en fait pas une obsession dépressive non plus. Mais quand il y songe, le grand gaillard de 5e secondaire se sent soudainement pris d’une sorte de petite peur panique.

« Je ne ressens pas beaucoup d’anxiété, du moins pas tous les jours, dit-il. Mais ça me préoccupe. Les changements climatiques représentent le plus grand défi de notre époque et le plus grand défi de ma génération et des générations futures, alors que les gouvernements ne pensent qu’à court terme.

La Coalition avenir Québec vient d’être élue avec un programme qui ne voit pas plus loin que ses quatre ans de mandat. Il faut penser sur le long terme, sur un horizon de 20 ou 30 ans pour faire face à cet énorme problème. »

Zachary Sinclair a été interviewé cette semaine à l’entrée de l’école Montessori de Magog alors qu’il se préparait pour la Marche pour le climat avec ses collègues scolaires. Il était en compagnie de Michaëlla Monast, élève de 4e secondaire, pas moins taraudée par l’inquiétude. « Quand je pense profondément aux changements climatiques, je capote », résume-t-elle à son tour par sa propre formule-choc.

La solastalgie

L’écoanxiété, ce nouveau mal du siècle plus ou moins répandu, porte un nom savant : la solastalgie. Le philosophe australien Glenn Albrecht, forgeur du concept, la décrit comme une forme de détresse ou de tristesse causée par les changements environnementaux et les dégradations de la planète. Étymologiquement, le terme renvoie à l’idée d’être en peine face à la désolation.

L’American Psychological Association (APA) reconnaît cette forme particulière de syndrome de stress post-traumatique pouvant mener à la dépression, voire au suicide. Une enquête de l’école de médecine de Harvard a documenté que les pensées suicidaires ont doublé dans les communautés touchées par l’ouragan Katrina en 2005. L’APA a relevé les effets réels et néfastes chez certains individus des informations sur les catastrophes prévisibles à venir.

Le psychologue Joe Flanders a reçu cet hiver dans sa clinique un jeune de 19 ans en profonde anxiété à la suite de la parution d’un nouveau rapport sur l’état de l’environnement. Le rapport expliquait que la planète manquerait ses cibles de réduction des gaz à effet de serre.

« La nouvelle l’a plongé dans une angoisse sévère. Il me disait que la planète allait mourir et que tous ceux qu’il aime allaient mourir », explique au Devoir le Dr Flanders, fondateur de la clinique Mindspace, professeur à l’Université McGill. Il explique que l’écoanxiété cadre avec notre époque comme les patients angoissés, stressés ou suicidaires des années 1950 ou 1960 paniquaient devant la possibilité d’une apocalypse nucléaire. À chaque temps sa fin du monde…

« Je viens de terminer la thérapie cognitive avec ce jeune patient. Je lui ai fait prendre conscience des erreurs dans sa manière de penser le problème. Qui sait, par exemple, quand la catastrophe va se produire ? Et qui dit que nous ne trouverons pas des solutions pour que le pire ne se produise pas ? La thérapie sert à prendre de la distance par rapport à ce qu’on pense et à exercer son jugement critique. »

La promesse

Le militantisme écologique, au quotidien, par de petits gestes ou sur une base politique et militante, peut aussi aider à combattre la solastalgie. Le mécontentement devient alors le début d’une promesse.

C’est le choix qu’a fait Greta Thunberg, l’écolière suédoise à l’origine de la Marche pour le climat, grande grève mondiale organisée vendredi. C’est aussi le choix fait par l’école Montessori, qui a proposé à ses cohortes du primaire et du secondaire de plonger dans l’aventure en organisant leur propre manifestation à Magog.

« Nous avons vu que la marche s’organisait et nous avons présenté une vidéo de Greta aux élèves, explique l’enseignante Audrey Saint-Onge, une des instigatrices de cet engagement. Nous avons ensuite demandé aux élèves ce qu’ils voulaient faire. Ils ont choisi de participer à la marche. »

La direction a appuyé le projet dès le départ, une exception dans le milieu scolaire québécois, où la règle de base est au mieux à la tolérance, à condition que les parents avertissent l’école par écrit pour justifier leur absence.

Les élèves de Montessori désireux de se joindre à la manif sur une base volontaire ont fait signer à leurs propres parents des accords de participation. Les jeunes ont aussi été encouragés à stimuler la participation de leurs amis des autres écoles pour qu’ils se joignent au mouvement.

La rue

L’établissement a en plus intégré la raison d’être de la Marche pour le climat aux apprentissages. Le jour de la visite, toute l’école secondaire et les élèves de la sixième année du primaire étaient réunis dans une grande salle au pied du mont Orford pour discuter des changements climatiques. Ils débattaient et s’entraidaient par petits groupes d’une dizaine d’élèves de plusieurs niveaux. Les échanges s’organisaient autour de deux textes de magazines spécialisés sur le sujet, un en français, l’autre en anglais.

Mme Saint-Onge, à l’enthousiasme très communicatif, a orienté préalablement les discussions en rappelant aux jeunes les règles d’une bonne exégèse afin de démêler le quoi du pourquoi du comment. Sa présentation sur écran incluait une citation expliquant le droit constitutionnel de manifester. Les futurs manifestants ont réalisé l’exercice de préparation en utilisant leurs ordinateurs portatifs, dans cette école sans papier.

La mobilisation a été d’autant plus simple que toute l’institution privée non subventionnée de Magog ne compte qu’environ 80 élèves et huit enseignants au niveau secondaire. La pédagogie de l’institution pousse déjà vers cette action individuelle.

L’approche Montessori favorise l’apprentissage par l’expérience personnelle et la formation d’élèves autonomes et libres. Tout ce qui a servi à l’école de la rue vendredi.

La parole aux jeunes

Le Devoir a donné la parole à de jeunes Québécois qui se sentent interpellés par l’enjeu de la crise climatique mondiale. Revoyez leurs témoignages sur notre site Web.

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