Climat: le piège du déclin des civilisations

Les Égyptiens de la fin de l’époque pharaonique, de même que les Perses, les Grecs et les Romains qui ont par la suite assumé le pouvoir politique en Égypte, ont réalisé que la dépendance au Nil pouvait être problématique. 
Photo: Cris Bouroncle Agence France-Presse Les Égyptiens de la fin de l’époque pharaonique, de même que les Perses, les Grecs et les Romains qui ont par la suite assumé le pouvoir politique en Égypte, ont réalisé que la dépendance au Nil pouvait être problématique. 

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Les changements climatiques, la gestion des ressources naturelles et notre relation à l’environnement sont au coeur de l’actualité. Les citoyens éveillés aux enjeux environnementaux souhaitent apporter leur part, ne serait-ce qu’en réduisant leur utilisation du plastique ou en compostant davantage. Ces préoccupations teintent la manière dont les médias et le public interprètent les découvertes du passé.

Depuis près de quarante ans, les historiens et les archéologues s’intéressent aux relations entre les hommes et leur environnement. Grâce aux nouvelles technologies, ils publient des analyses détaillées sur des peuples anciens confrontés à des changements environnementaux ou à des catastrophes naturelles. Si les travaux publiés dans les revues scientifiques sont généralement précis et nuancés, leur diffusion dans les journaux, qui les coiffent de titres accrocheurs, laisse parfois une impression d’apocalypse. 


Sécheresses

Le cas le plus médiatisé du moment est sans conteste celui des Mayas, qui ont graduellement abandonné leurs cités entre les années 800 et 1000. Des recherches récentes ont mis en lumière une combinaison de facteurs expliquant cet exode, dont la surexploitation et l’appauvrissement des sols découlant d’une importante hausse démographique.

Photo: Collège Mérici Evelyne Ferron

Des analyses chimiques de stalagmites ont permis de démontrer que la déforestation visant à étendre les espaces cultivables et les zones habitables a déréglé le climat local. Comme l’a démontré le climatologue Benjamin Cook, la culture intensive du maïs a réduit le niveau d’humidité de la terre vers l’atmosphère, ce qui a eu pour conséquence de faire baisser le niveau de précipitations, entraînant de plus en plus des périodes de sécheresse en Amérique centrale.

Si les Mayas ont eu à faire face à des baisses importantes de la productivité agricole, provoquant des conflits, ces changements environnementaux n’ont pas mené à leur disparition ou à leur extinction. Ils ont plutôt été contraints de quitter les régions affectées par les sécheresses qu’ils ont en partie provoquées. Ce faisant, leur organisation politique basée sur des réseaux de cités, dominées politiquement et économiquement par de grandes métropoles, s’est elle aussi effritée.

Désertification

Plutôt que de présenter les changements environnementaux sur les peuples du passé avec une vision alarmiste, les historiens de l’environnement essaient de comprendre comment nos ancêtres ont réagi et comment ils sont parvenus à s’adapter. Les recherches scientifiques jumelées à la lecture de textes d’auteurs anciens ou de rapports administratifs sur papyrus permettent de réaliser que l’homme a été conscienttrès tôt de son impact sur son milieu et a su s’adapter. Le phénomène de la désertification en Égypte ancienne en est un très bon exemple.

Si l’auteur grec Hérodote a affirmé avec justesse que l’Égypte était un don du Nil, ce pays a néanmoins été assujetti aux humeurs du désert, tout aussi dommageables que les crues qui provoquent une baisse des espaces cultivables. Cette relation constante entre les Égyptiens de l’époque pharaonique et leur milieu a fait l’objet d’une étude pionnière de Christiane Desroches-Noblecourt. En décortiquant l’importance de divers symboles de l’imagerie égyptienne comme le lotus, le papyrus et même le Sphinx avec sa tête de lion, l’égyptologue est parvenue à démontrer que les anciens Égyptiens étaient conscients de leur interdépendance avec les humeurs de la nature.

À titre d’exemple, le lotus, qui pousse dans les eaux boueuses mais fleurit magnifiquement pendant six jours, était le symbole parfait de la renaissance. Dans l’imagerie funéraire, les défunts le humaient dans l’espoir de renaître. Avec leur voûte céleste et leurs colonnes végétales, les temples eux-mêmes étaient des représentations de l’univers dans lequel les Égyptiens vivaient.

Adaptabilité

Si le processus de désertification explique en grande partie la concentration de populations nomades dans la vallée du Nil avant l’époque pharaonique, les analyses ont démontré que la désertification s’est accélérée dans la deuxième moitié du IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Les recherches ont permis de mettre en lumière divers facteurs qui peuvent expliquer la fin de la première grande période historique de l’époque pharaonique, soit l’Ancien Empire (2686-2160 av. J.-C.), et surtout de nuancer ce qui a longtemps été présenté comme une forme d’effondrement de la société égyptienne liée directement aux changements climatiques.

En regard des sources fragmentaires que nous possédons, le système politique égyptien de la fin de la période associée à la construction des grandes pyramides semble s’effriter. Le peuple aurait alors perdu confiance en ses pharaons, qui étaient l’incarnation de dieux, capables de communiquer avec les forces divines et d’intervenir si les humeurs de la nature menaçaient la société égyptienne.

Or, cette ancienne perception des historiens provient d’un mince corpus de sources papyrologiques, notamment d’un texte connu sous le nom des Lamentations d’Ipouer, qui nous a laissés penser que la fin de l’Ancien Empire a donné lieu à un siècle de troubles politiques et économiques. Ce texte et d’autres sources indiquent que des problèmes de sécheresse et de productivité agricole ont été en partie responsables des révoltes populaires, à un point tel que les gens ont commencé à considérer que l’autorité des prêtres était plus importante que celle des pharaons, dont ils n’ont pas hésité à piller les tombeaux.

Des chercheurs de l’Université de Colombie-Britannique comme Thomas Schneider ont voulu nuancer les impacts de cette désertification à la fin de l’Ancien Empire. Grâce au travail des archéologues sur des sites d’anciens villages, nous réalisons que plusieurs régions du delta du Nil ont conservé une bonne productivité agricole malgré la période de sécheresse et que la vieculturelle est demeurée très active à la fin du règne du dernier pharaon de l’Ancien Empire, Pépi II. Les analyses d’ossements d’individus ayant vécu pendant ce qu’on a longtemps considéré comme un siècle de crise avant la reconsolidation du système pharaonique ont quant à elles démontré que ces gens n’avaient pas souffert de famines.

Quelles conclusions tirer de ces nouvelles analyses ? Le mot-clé ici est adaptation. Si certains secteurs ont pu être durement touchés par les famines, d’autres régions semblent avoir conservé une assez bonne productivité et ont très probablement pu aider leurs compatriotes qui vivaient des périodes difficiles. Si les changements climatiques ont indéniablement mené à une forme de critique du gouvernement à cette époque, ils n’ont vraisemblablement pas affecté le quotidien des gens aussi durement que ce que l’on croyait, croyances basées en partie sur des sources très fragmentaires. À cet égard, l’apport des données géologiques, climatiques et archéologiques est en train de changer notre vision d’un fragment du passé.

Gestion de l’eau

Les recherches menées au-delà du Nil, dans des zones plus directement affectées par les enjeux de la désertification que sont le Fayoum et les oasis du désert de l’Ouest, ont permis de démontrer que les anciens Égyptiens ont appris de leurs expériences de sécheresse et ont cherché à travailler autrement avec les ressources nécessaires à la productivité agricole : l’eau.

Les Égyptiens de la fin de l’époque pharaonique, de même que les Perses, les Grecs et les Romains qui ont par la suite assumé le pouvoir politique en Égypte, ont réalisé que la dépendance au Nil pouvait être problématique. Ils ont donc étudié et travaillé avec les nappes d’eau souterraines. En développant des systèmes de puits artésiens et de canaux, les ingénieurs romains sont parvenus à avoir un certain contrôle sur les arrosages et ont fait des oasis comme Kharga, Dakhleh et Siwa de véritables centres de production agricole, notamment d’olives et de ses dérivés, comme la précieuse huile. Huile d’olive dont même l’auteur romain Pline l’Ancien vante la supériorité dans son Histoire naturelle au Ier siècle de notre ère !

L’autre avantage d’avoir su développer une agriculture indépendante des eaux du Nil et de la fluctuation des crues selon les humeurs du climat a été de pouvoir assurer une forme de banque alimentaire en cas de sécheresse, puisque les réserves d’eaux souterraines, elles, ne diminuaient pas. C’est plutôt l’avancée de la ceinture désertique sur les terres qui devenait un enjeu si le phénomène persistait quelques années dans ces régions.

L’histoire de l’environnement peut donc nous aider à aborder la relation entre l’homme et son milieu sans tomber dans le piège des théories de déclin et peut surtout devenir un outil pour nous aider à comprendre comment l’homme s’est toujours adapté aux circonstances.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël, dnoel@ledevoir.com.

7 commentaires
  • Carl Tremblay - Inscrit 9 mars 2019 09 h 39

    Très instructif mais ... Car il y a un énorme mais !

    La valeur des données historique en matière de changement climatique est sans conteste très utile. L'adaptation fait partie des champs d'étude du GIEC, mais les données historiques ne sont pas les seules prisent en compte dans leur démarche scientifique. À mon avis il est beaucoup trop simpliste voir irresponsable de dire: sans tomber dans le piège du déclin.

    Les données historiques nous démontrent aussi que plus les systèmes sont grands, plus les empires sont grands, plus leur déclins sont rapides et violents.

    Avec les changements climatiques, on parle ici de la totalité du système du vivant qui est en péril. On ne parle pas ici d'une région x d'un petit coin de la terre et que la solution est de ce déplacer dans la région y. Lorsqu'on lit les derniers rapports du GIEC en adaptation sur les conséquences migratoires de l'humain, même dans les plus optimistes des scénarios, c'est à donner le vertige.

    On à peine à maîtriser l'humeur des gens face à quelques millier de migrant. Ça provoque de plus en plus de haine de violence. Une grogne qui dormait et qui se réveille même ici au Québec. Alors imaginer des centaines de millions de migrant qui arrive aux portes des pays et des villes qui sont situés plus hauts par rapport au niveau de la mer...

    Vous faite ici la même erreur que tout les climato-septiques, en analysant le problème à partir d'une seule donnée et une seule science.

    C'est la multidisciplinarité du GIEC qui nous a donné les différents rapports du GIEC. Et malgré cela, de rapport en rapport, le plus récent indique que le précédent sous-estimait les niveaux de réchauffement.

    C'est dans la multidisciplinarité que les solutions seront trouvé et notre adaptation sera possible.

    Le piège ce n'est pas de ne pas tomber dans le piège du déclin. Le piège c'est de ne pas prendre TOUTES les données en cause et de ne garder que celle qui nous font moins peur.

  • Serge Larivière - Abonné 9 mars 2019 11 h 24

    Meme les alarmistes sont optimistes...

    Il faut se preparer a ce que les cotes deviennent dificilement habitable, que les deserts s'agrandissent, que des recoltes soient perdu et a des migrations de masse .

  • Daniel Bérubé - Abonné 9 mars 2019 16 h 15

    Le hic...

    est qu'au niveau technologique, nous sommes dans un monde bien différent de celui de l'époque égyptienne...

    Aujourd'hui, les sciences nous apportent un pouvoir qui n'était pas connu à l'époque, et qui nous permet de "repousser" plus loin ces changements nécessaires. Mais a repousser plus loin, fait en sorte que nous continuons d'aller dans la mauvaise direction, et plus nous irons loin, quand le tout lâchera, plus nous tomberons de haut. Les sciences ont apporté à l'homme un pouvoir incroyable, où advenant sécheresse, l'homme pourra modifier les plantes afin qu'elles aient besoin de moins d'eau (OGM et autres), ce qui lui permettra d'aller plus loin dans la mauvaise direction, c.à.d. de persister sur ce chemin de la croissance économique à tout prix... il faudra alors s'attendre à des situations non comparables, et comme un lecteur le mentionnait plus haut, les problèmes de l'époque n'étaient que locaux, tandis que maintenant, dans l'ensemble, ils sont mondiaux...

  • Marie Nobert - Abonnée 10 mars 2019 01 h 45

    Les dix plaies, les cavaliers de... et les Parques (!)

    Le XXIe siècle est irrémédiablement crétin. Bref.

    JHS Baril

  • Germain Dallaire - Abonné 10 mars 2019 10 h 50

    "there is a crack in everything"

    Vous avez bien raison de souligner que les choses sont complexes mais j'ai un peu l'impression qu'à vouloir prendre le contre pied des catastrophistes de tout poil, vous tombez dans l'excès contraire. Personnellement, je ne crois pas à l'apocalypse. Je crois que les choses évoluent ou "dévoluent" à leur rythme et que souvent, ce n'est qu'après qu'on se rend compte de ce qui se passait. Par exemple, sur les changements climatiques actuels, nous sommes déjà les deux pieds dedans et ceux et celles qui nous annoncent l'apocalypse passent un peu au côté de la plaque.
    Mais quand même, je ne suis pas historien mais je m'intéresse beaucoup à l'histoire et quand j'ai l'occasion, je m'informe. Je me risque... N'y a-t-il pas eu une éruption volcanique phénoménale en Amérique Centrale au cinquième siècle dont on retrouve les traces jusqu'en Chine? Cette éruption aurait provoqué une baisse générale des températures pendant un certain temps en Europe. De même, n'y a-t-il pas eu une mini (plusieurs dizaines d'années) ère glaciaire dans la période de décadence de l'ancien empire égyptien. Dans la même période, n'a-t-on pas assisté aux déclins des empires perses, de celui de la vallée de l'Indus ainsi que d'un autre dont j'oublie le nom autour du fleuve Jaune en Chine? À l'échelle d'une vie humaine, il n'est pas évident de voir la relation mais après coup, on peut plus facilement le constater.
    En ces temps propices aux prophètes de malheur, je partage avec vous l'optimisme dans la capacité d'adaptation de l'humanité. Comme le disait si bien Lénonard Cohen dans sa belle chanson; "there is a crack in every thing, that where the lignt get in."