Glyphosate: pourquoi la cacophonie persiste sur l’herbicide controversé

Soixante-sept pour cent des études publiées montrent une génotoxicité de la molécule controversée.
Photo: Josh Edelson Agence France-Presse Soixante-sept pour cent des études publiées montrent une génotoxicité de la molécule controversée.

Pourquoi de telles divergences dans les expertises sur la dangerosité du glyphosate ? La revue Environmental Sciences Europe a publié, lundi 14 janvier, une étude des plus éclairantes sur les raisons du désaccord entre le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA). Le célèbre herbicide est en effet génotoxique et « cancérogène probable » pour la première et… rien de tout cela pour l’autre.

Ancien professeur à la Washington State University, Charles Benbrook a limité son analyse à la génotoxicité, c’est-à-dire la faculté d’une substance à endommager l’ADN, l’un des mécanismes responsables de la cancérogenèse. L’auteur a inventorié et classé les centaines d’études prises en compte par l’une et l’autre des deux organisations pour mener leur expertise. Son inventaire montre, pour la première fois de manière chiffrée, la profondeur du hiatus entre les résultats des études indépendantes publiées dans les revues scientifiques et les tests réglementaires confidentiels, fournis par les industriels aux autorités.

Dans son évaluation de 2016, l’EPA a pris en compte 52 tests de génotoxicité réalisés par les industriels sur le glyphosate pur et 52 études indépendantes publiées dans la littérature scientifique, également sur le principe actif non mélangé. Un seul test industriel, soit 2 % de ce corpus, indique une génotoxicité du produit ; tous les autres sont négatifs. À l’inverse, 67 % des études publiées montrent une génotoxicité de la molécule controversée.

Contrôle de qualité inédit

De même, l’agence américaine a considéré 43 tests fournis par l’industrie sur des herbicides commerciaux contenant du glyphosate et 49 études publiées portant aussi sur des formulations commerciales. Résultat : aucun des tests industriels ne trouve de génotoxicité de ces produits à base de glyphosate, tandis que 75 % des études publiées mettent en évidence l’effet recherché.

Or, dans son analyse, l’EPA — comme les autres agences réglementaires — donne plus de poids aux tests industriels, d’où sa conclusion : le glyphosate ne serait pas génotoxique.

70%
C’est la part des études publiées et examinées par le CIRC qui mettent en évidence une génotoxicité.

Au contraire, le CIRC n’inclut dans son expertise que les travaux publiés. L’organisme onusien installé à Lyon a ainsi examiné 118 études publiées sur la génotoxicité du glyphosate pur, de ses formulations commerciales et de son principal produit de dégradation (appelé AMPA). Parmi ces travaux, dont 51 ont été pris en compte par l’EPA, 83 — soit 70 % — mettent en évidence une génotoxicité.

Avant publication, l’étude de M. Benbrook a subi un contrôle qualité inédit. Au lieu des deux à quatre expertises préalables requises, le manuscrit est passé entre les mains de dix experts anonymes, « tous spécialistes reconnus de génotoxicité et de l’évaluation des risques des pesticides », écrivent les deux rédacteurs en chef de la revue dans leur éditorial. Ce luxe de précautions tient à la nature explosive du débat, mais aussi aux conflits d’intérêts de l’auteur, aujourd’hui l’un des experts assistant des plaignants en procès contre Monsanto, dans l’une des poursuites contre la société outre-Atlantique.

Ce texte a été originellement publié sur lemonde.fr le 15 janvier.