Gaz naturel: des groupes veulent une évaluation globale

Photo: Alexandre Shields Le Devoir La construction d’une usine de liquéfaction du gaz naturel au Saguenay augmentera considérablement le trafic maritime dans le fjord.

Des scientifiques, des avocats et des groupes environnementaux québécois réclament « une évaluation globale et complète » du projet de transport, de liquéfaction et d’exportation de gaz naturel de l’entreprise GNL Québec. Les différentes portions de ce projet de mise en marché de gaz albertain sont actuellement étudiées à la pièce en vertu d’évaluations distinctes menées à la fois par Ottawa et Québec.

Le projet Énergie Saguenay comprend une usine de liquéfaction de gaz naturel et un terminal maritime d’exportation, qui sont sous la responsabilité de l’entreprise GNL Québec. Mais le gaz sera transporté jusqu’au Saguenay par un nouveau gazoduc de 750 km, un projet piloté par Gazoduq, une entreprise dont le « premier actionnaire », majoritaire, est GNL Québec.

Même si les différentes composantes font partie d’un seul et même projet, elles sont évaluées séparément et selon des critères différents à Québec et à Ottawa. Une situation dénoncée mercredi par plusieurs organisations, dont le Centre québécois du droit à l’environnement, Équiterre, Nature Québec, la Fondation David Suzuki, le Fonds mondial pour la nature et Greenpeace.

 

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« L’entreprise GNL Québec a choisi de tronçonner son projet et de le faire évaluer séparément par les autorités provinciales et fédérales. Pour les groupes, il s’agit d’une manoeuvre visant à mystifier le public et à masquer les impacts cumulatifs du projet », ont fait valoir les organisations dans le cadre d’une sortie publique conjointe.

Évaluation globale

Les groupes réclament donc au gouvernement de François Legault « une seule évaluation globale du projet » qui inclurait les émissions de gaz à effet de serre « en amont et en aval » du projet, la construction du gazoduc, l’usine de liquéfaction, le terminal maritime et le transport par navires du gaz naturel liquéfié.

Ils estiment que « ce n’est qu’avec une évaluation globale que l’on pourra juger des impacts de ce projet sur le Fjord du Saguenay, sa biodiversité (notamment sur les bélugas) et sur le climat par le calcul des gaz à effet de serre générés par l’ensemble du projet, en amont et en aval ». « Sans gazoduc, pas d’usine et sans usine, pas de gazoduc. Il doit y avoir une évaluation globale de ce projet sans quoi il sera impossible d’en évaluer correctement les impacts sur l’environnement et le climat », a fait valoir Christian Simard, de Nature Québec.

« Le projet présenté, quand on le cumule avec les autres projets industriels sur le Saguenay, est incompatible avec la Loi sur les espèces en péril qui protège l’habitat du béluga du Saint-Laurent, une espèce en voie de disparition », a ajouté Sophie Paradis, directrice pour le Québec au sein du Fonds mondial pour la nature

Les groupes critiquent du même coup « le lancement en catimini » de la consultation en vue de l’étude d’impacts du projet de gazoduc de 750 km qui alimentera la future usine. Les documents concernant le projet ont été mis en ligne sur le site du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques le 20 décembre. Le public a jusqu’au 18 janvier pour présenter ses commentaires au ministère, en se limitant à « 750 mots au total pour commenter un document de 50 pages ».

Pour la directrice des communications d’Énergie Saguenay, Stéphanie Fortin, le projet de GNL Québec et celui de Gazoduq sont toutefois deux projets distincts qui doivent être évalués comme tel. «Ce sont deux projets qui ont vraiment des enjeux différents», a-t-elle affirmé mercredi. Mme Fortin a aussi précisé qu’Énergie Saguenay a initié, «de façon volontaire, une évaluation globale des émissions de gaz à effet de serre pour notre usine, nos exportations et notre approvisionnement».

Il n’a pas été possible d’obtenir de réaction du cabinet du premier ministre François Legault mercredi, à la suite de la demande des groupes environnementaux pour une évaluation «globale» du projet.

Le député péquiste Sylvain Gaudreault a pour sa part appuyé la demande, jugeant que le Québec doit avoir «le dernier mot» sur la réalisation de ce projet. Selon ce qu’a déjà indiqué au Devoir l’Office national de l’énergie, la décision d’autoriser la construction du gazoduc reviendrait au gouvernement fédéral, puisqu’il s’agit d’une infrastructure interprovinciale.

Gaz à effet de serre

Le Devoir révélait le 21 décembre dernier que le gouvernement du Québec n’entendait pas tenir compte des impacts de la production du gaz naturel dans l’évaluation environnementale provinciale, ce qu’on appelle les impacts « en amont ». « Non, l’initiateur n’est pas tenu d’évaluer les impacts potentiels associés à la production de gaz naturel puisque son projet ne comprend pas cette activité », avait alors précisé le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC).

Interpellé sur cet enjeu, le premier ministre François Legault a par la suite assuré qu’« il n’y a rien d’exclu pour le moment » pour l’évaluation provinciale du projet. « Il est trop tôt pour dire quelles seront les évaluations environnementales qui auront lieu », a-t-il ajouté, en soulignant qu’il serait favorable à l’inclusion de l’analyse des impacts de l’exploitation gazière.

Il faut dire que le gaz naturel qui transporté au Québec depuis l’Alberta sera exploité essentiellement par fracturation hydraulique. L’exploitation par fracturation émet d’importantes quantités de méthane, selon le biologiste Claude Villeneuve, spécialiste des questions climatiques. Ce gaz à effet de serre peut être au moins trente fois plus puissant que le CO2, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Outre les impacts climatiques, cette exploitation peut nécessiter jusqu’à 10 millions de litres d’eau pour chaque forage.

Quant au gazoduc de 4,5 milliards qui sera construit par l’entreprise Gazoduq, un « corridor » est déjà l’étude. De la frontière avec l’Ontario, le gazoduc doit traverser le territoire québécois à partir de la région de Rouyn-Noranda, pour se rendre jusqu’au Saguenay. Le couloir de construction de ce tuyau d’un mètre de diamètre sera situé essentiellement dans des milieux naturels et devrait traverser de nombreux cours d’eau.

Une analyse confidentielle commandée par l’entreprise GNL Québec a révélé en décembre que l’appui des Québécois pour un projet de gazoduc est faible le long du tracé proposé, et donc qu’« il y a du travail à faire » pour les convaincre d’accepter un tel projet d’exportation de gaz naturel albertain. Le document produit par la firme Navigator donne d’ailleurs plusieurs conseils sur les façons d’orienter le message public afin d’obtenir le consentement de la population.

Transport maritime

La construction du gazoduc est essentielle à la réalisation du projet d’usine de liquéfaction d’Énergie Saguenay. Celle-ci servirait en effet à liquéfier les 11 millions de tonnes de gaz naturel chaque année. Ce gaz serait alors exporté « en Europe, en Asie et vers d’autres marchés » à bord de méthaniers de type Q-Flex. Ces imposants navires peuvent transporter 217 000 m3 de gaz. Ils atteignent une longueur de 297 mètres et une largeur de 45 mètres.

À l’instar du projet de port pétrolier que TransCanada souhaitait construire à Cacouna, le projet Énergie Saguenay devrait entraîner une augmentation du trafic commercial dans l’habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent.

Jusqu’à 160 de ces méthaniers remonteraient chaque année la rivière Saguenay, soit trois ou quatre par semaine. Chemin faisant, ils traverseraient le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, l’aire marine protégée mise en place pour protéger le béluga. En calculant les allers et les retours, on parle de six à huit passages par semaine. Ce projet s’ajoute d’ailleurs à deux autres projets de ports qui devraient être construits dans la région. S’ils se réalisent, 635 navires pourraient remonter le Saguenay en 2030, soit une hausse de 180 % par rapport à l’heure actuelle.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins faisait partie des organismes signataires, a été corrigée.