Trois géants des mers au musée

Nageoire pectorale d’une baleine à bosses juvénile d’environ neuf mètres
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Nageoire pectorale d’une baleine à bosses juvénile d’environ neuf mètres

Le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins de Tadoussac s’est donné un défi de taille : recueillir, nettoyer, assembler et exposer les squelettes de trois grandes baleines retrouvées échouées sur les rives du Saint-Laurent. Un projet sans précédent au Québec, qui est en voie de se concrétiser.

Dans un hangar commercial situé près de Tadoussac, sur la Côte-Nord, plusieurs dizaines d’os de baleines, du plus petit au plus imposant, sont déposés sur différentes tables de travail construites pour l’occasion. L’oeil néophyte reconnaît aisément les colonnes vertébrales de ces géants des mers, tandis que l’oeil aguerri se tourne d’abord vers l’impressionnante mâchoire d’une baleine noire, qui trône au milieu de ce casse-tête hors du commun.

« Cette baleine noire était bien connue. En fait, c’était une vedette pour les chercheurs qui étudient l’espèce », précise Patrice Corbeil, directeur de l’éducation et vice-président du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). Il s’agit en fait de « Piper », une femelle adulte retrouvée à la dérive dans le secteur de Percé à l’été 2015, soit avant l’hécatombe de baleines noires de l’été 2017.

Photo: Alexandre Shields L'imposant crâne de la baleine noire Piper. Chaque portion de sa mâchoire inférieure pèse plus de 600 livres.

Le chemin qui a conduit son squelette de 5000 livres jusqu’à l’atelier d’assemblage a été ardu, se souvient M. Corbeil, qui coordonne le projet. « Ça a été tout un défi de la remorquer avec un bateau, puisqu’elle pesait plus de 34 tonnes et mesurait un peu plus de 13 mètres. Ensuite, il a fallu la sortir de l’eau avec un appareil qui sert à soulever les bateaux de pêche, puis la déposer sur une remorque et la transporter à un site d’enfouissement. C’est là qu’a eu lieu la nécropsie de l’animal et que nous avons récupéré le squelette. »

Une fois le squelette récupéré, l’équipe du GREMM l’a fait transporter jusqu’à Tadoussac, où il a dû être exposé aux éléments, nettoyé et dégraissé. Il faut dire que les baleines accumulent des graisses dans leur ossature. Pour pouvoir assembler les ossements, mais aussi exposer le squelette de l’animal, il faut donc impérativement le dégraisser, sans quoi il suintera du gras pendant plusieurs années. « On parle d’une série d’étapes qui peuvent prendre plusieurs années. Il faut être patients », résume Patrice Corbeil.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les quelque 800 fanons de la baleine noire Piper seront replacés sur le squelette qui sera exposé à Tadoussac.

À preuve, le squelette du rorqual commun de 16 mètres qui se trouve dans le même atelier que la baleine noire a été recueilli en 2008, dans la foulée de la marée rouge d’algues toxiques qui avait frappé le Saint-Laurent au cours de l’été.

Le troisième squelette de baleine qui sera assemblé au cours des prochaines semaines est toutefois plus récent. Il s’agit de celui d’une jeune femelle baleine à bosse d’un peu plus de deux ans, mesurant 9 mètres et retrouvée échouée en 2017 dans le secteur de Godbout, sur la Côte-Nord. L’animal, qui arrivait à peine de sa longue migration commencée dans les Caraïbes, est probablement mort de faim.

Défis techniques

L’équipe du GREMM compte exposer son squelette au Centre d’interprétation des mammifères marins (CIMM) en position de saut, un trait caractéristique de la baleine à bosse, une espèce connue pour ses bonds spectaculaires hors de l’eau. « C’est un défi, surtout que nous n’avons pas trouvé d’autres exemples de cela ailleurs dans le monde. Mais nous allons trouver les solutions au fur et à mesure », indique Patrice Corbeil.

« Chacune des trois baleines présente des défis techniques », ajoute Patrick Bérubé, qui travaille sur le projet d’assemblage des squelettes. « Il n’existe aucun manuel d’instructions sur les façons d’assembler ces animaux. Il y a donc un volet de recherche scientifique, mais aussi un volet très technique, puisque nous voulons placer les squelettes en leur donnant le mouvement le plus naturel possible. On veut que les visiteurs puissent imaginer ces animaux dans leur habitat naturel. Il faut donc que la structure de soutien soit la plus subtile possible, malgré le poids des ossements. »

Photo: GREMM Le squelette de cette jeune baleine à bosse de neuf mètres sera exposé en position de saut, un trait caractéristique de l'espèce.

Outre la baleine à bosse en position de saut, la baleine noire sera elle aussi suspendue à l’intérieur du CIMM, situé sur le bord du fjord du Saguenay, au coeur du village de Tadoussac. L’équipe du GREMM souhaite la montrer en alimentation, donc avec tous ses fanons, récupérés lors de la nécropsie. Un projet complexe, puisqu’il faudra pour cela replacer dans l’ordre les quelque 800 fanons de Piper, dont certains atteignent 2 mètres de longueur. Ces fanons lui servaient à filtrer, en surface, les minuscules crustacés dont elle se nourrissait.

Quant au rorqual commun, il devrait lui aussi être suspendu, mais avec la tête assez près du sol pour que les visiteurs puissent entrer dans sa cage thoracique. Son assemblage pourrait d’ailleurs être terminé l’été prochain « en faisant participer le public », selon M. Corbeil.

Collection unique

Même si le projet nécessitera encore plusieurs mois de travail, le GREMM évalue que les travaux d’agrandissement du CIMM, essentiels pour ajouter les trois squelettes, pourraient être menés dès ce printemps. Le financement progresse bien, souligne simplement son vice-président, qui vient toutefois de lancer une campagne de sociofinancement.

« Avec ce projet, nous aurons une collection unique de cétacés du Saint-Laurent », poursuit Patrice Corbeil. Le CIMM compte déjà des squelettes de plusieurs espèces observées dans le Saint-Laurent. En plus de bélugas, on peut y observer une femelle petit rorqual et son foetus, un dauphin à flancs blancs, un globicéphale, un cachalot nain et un imposant squelette de cachalot, dont les ossements de la tête pèsent à eux seuls plus d’une tonne.

L’équipe a également récupéré et exposé le squelette d’une baleine à bec de Sowerby échouée à l’île aux Pommes, près de Trois-Pistoles. Cette espèce relativement méconnue vivrait normalement au large de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve.

« Chacun de ses animaux a son histoire, même s’ils ne sont pas tous aussi connus que Piper. Notre objectif est de les faire connaître aux visiteurs, mais aussi de sensibiliser les visiteurs à la beauté, à la fragilité et à l’importance de ces animaux-là. On veut aussi sensibiliser le public à la richesse du Saint-Laurent, qui est le même fleuve à Tadoussac que sous le pont Champlain. Tout cela est connecté. »

1 commentaire
  • Roger Bédard - Abonné 7 janvier 2019 10 h 53

    Mesures impériales ou métriques ?

    De plus en plus, on rencontre dans le Devoir des articles dans lequel le poids est exprimé en livres plutôt qu’en kilogrammes. Y a-t-il une raison à ce recours à un système de mesures tombé en désuétude dans la presque totalité du monde, y compris au Canada ?