Le projet Ocean Cleanup cumule les ratés

L’organisation Ocean Cleanup a constaté rapidement que la barrière, surnommée «Wilson», n’obtenait absolument pas les résultats espérés.
Photo: The Ocean Cleanup L’organisation Ocean Cleanup a constaté rapidement que la barrière, surnommée «Wilson», n’obtenait absolument pas les résultats espérés.

Après avoir connu des ratés depuis sa mise à l’eau, le système développé par l’organisation Ocean Cleanup pour nettoyer le « continent de plastique » du Pacifique Nord vient de subir un bris qui force l’arrêt complet des opérations. Une situation qui soulève des doutes sur le succès de ce projet très ambitieux, même si l’organisation assure que cela n’en compromet pas la réussite.

L’idée, sans précédent, est née de l’initiative d’un jeune Néerlandais de 18 ans, Boyan Slat, qui cherchait un moyen de retirer des océans les millions de tonnes de plastique qui empoisonnent les milieux marins. Appuyé sur une convaincante campagne de promotion lancée en 2012 sur le Web, il est parvenu à récolter les 30 millions de dollars nécessaires pour développer un système censé permettre de concentrer le plastique en pleine mer, pour ensuite le ramasser et le ramener à terre, afin de le recycler.

L’imposante infrastructure, qui peut être comparée à un pipeline flottant de plus de 600 mètres, a été remorquée jusqu’au coeur du « continent de plastique » du Pacifique Nord en octobre dernier. Positionnée en forme de « U », elle comporte aussi une membrane qui descend sous l’eau. En raison du vent et des vagues, ce système devait avancer plus rapidement que le plastique, porté surtout par les courants dominants. Il devait donc permettre de ramasser au passage tout ce qui flotte.

Un essai avorté

L’organisation Ocean Cleanup a cependant constaté rapidement que la barrière, surnommée « Wilson », n’obtenait absolument pas les résultats espérés. En fait, la structure se déplace trop lentement pour recueillir le plastique qui flotte. Selon ce qu’a précisé vendredi au Devoir une porte-parole d’Ocean Cleanup, Claire Verhagen, « environ 4500 livres de filets de pêche et de plastique ont jusqu’ici pu être extraites de l’océan. C’est moins que nos attentes ».

Pire, tout le système est désormais inutilisable, après avoir subi un bris majeur à la veille du jour de l’An. Mme Verhagen a ainsi expliqué qu’en raison des conditions météorologiques difficiles du Pacifique Nord, une portion de la barrière flottante s’est carrément détachée du reste du système. Cela a forcé l’équipe à récupérer les portions à la dérive et à amorcer une délicate opération de « remorquage » pour ramener Wilson jusqu’à Hawaï, où il devra subir des réparations majeures.

Nous comprenons que ce genre de situation est inévitable lorsque nous développons une technologie pionnière comme celle-là

« Soyons clairs : nous ne mettons pas un terme au projet. Wilson sera réparé, modifié et ramené dans le “continent de plastique” aussi tôt que possible. Nous comprenons aussi que ce genre de situation est inévitable lorsque nous développons une technologie pionnière comme celle-là. Et le fait de ramener l’infrastructure à un port nous permettra d’améliorer le système afin qu’il retienne mieux le plastique », a fait valoir Claire Verhagen. Ocean Cleanup espère relancer les opérations « plus tard cette année », afin de « rapporter sur terre beaucoup plus de plastique ».

Tâche colossale

Même si Wilson finit par fonctionner, la tâche sera colossale. Ocean Cleanup a réalisé une étude afin de caractériser cette soupe de plastique, située grosso modo entre Hawaï et la Californie, et qui atteint aujourd’hui une superficie de plus de 1,6 million de kilomètres carrés. Les résultats donnent la mesure du problème : pas moins de 2000 milliards de morceaux de plastique flotteraient dans ce vortex, pour un poids dépassant les 80 000 tonnes.

Ces morceaux sont très divers et incluent notamment une très grande quantité de débris d’engins de pêche. Près de la moitié de cette masse de détritus est constituée de morceaux bien visibles, donc des déchets qui risquent de se dégrader au fil du temps. Ils formeront alors des particules de microplastique qui pourraient s’immiscer dans la chaîne alimentaire et représenter un risque pour toute la vie marine.

Une complexité qui rend le nettoyage « encore plus ardu », selon Sarah-Jeanne Royer, océanographe et chercheuse à l’Université d’Hawaï. « Il est difficile de prévoir comment le plastique va se comporter dans l’océan au fil du temps, puisque sa flottabilité et sa dégradation sont influencées par la lumière du soleil, la colonisation par la vie marine, dont les algues, etc. On le voit avec les déchets du Pacifique Nord, d’autant plus qu’ils ont pris des mois, voire des années pour former ce continent de plastique. »

Dans ce contexte, Mme Royer n’est pas surprise des ratés du projet Ocean Cleanup. « Le prototype avait jusqu’ici été testé essentiellement à petite échelle. Il était donc prévisible qu’un système aussi complexe, qui est aussi un projet unique, connaisse des échecs. Je vois d’ailleurs cela comme un projet à très long terme. Et il faudra trouver la bonne façon de faire avant de bâtir les autres systèmes. »

L’organisation espère en effet construire 60 barrières flottantes qui seraient remorquées jusqu’au continent de plastique d’ici 2020 afin de lancer la véritable opération de nettoyage. Objectif : nettoyer 90 % des déchets d’ici 2040. Ce ne serait pourtant que le début, puisqu’il existe six de ces vortex de plastique dans le monde. Globalement, on estime que plus de 150 millions de tonnes se trouveraient déjà dans les océans de la planète, un chiffre qui devrait doubler d’ici 2050. Et chaque année, l’humanité produit plus de 300 millions de tonnes de plastique.

« Au-delà de ces opérations, il est toutefois crucial de développer des technologies pour remplacer le plastique », estime donc Mme Royer, qui participe chaque mois au nettoyage de plages à Hawaï. « Le nettoyage n’est pas une solution à long terme. Il faut changer les choses pour éviter d’être pris avec le problème pendant encore des siècles. »

5 commentaires
  • Pierre Boutet - Abonné 5 janvier 2019 04 h 06

    Pourquoi pas

    Mis à part la résistance du prototype, il semble qu'il n'avance pas assez vite alors pourquoi pas des voiles?

    • Denis Carrier - Abonné 5 janvier 2019 11 h 50

      Wilson est entréné par les courants marins. La direction du courant marin n'est pas névcessairement la même que celle du vent. L'un peut annuler l'autre ou sa résultante être dans la mauvaise direction.

  • Gilles Théberge - Abonné 5 janvier 2019 10 h 53

    « Il faut changer les choses pour éviter d’être pris avec le problème pendant encore des siècles. »

    Le nouvelles ne sont pas encourageantes de ce côté. Aucun gouvernement n'a adopté des mesures draconiennes ou drastiques pour régler cette situation.

    Ça ne va pas bien du tout.

  • Pascal Barrette - Abonné 5 janvier 2019 16 h 09

    Zéro décharge en mer

    L’entreprise Ocean Cleanup mérite notre appui. Qu’en est-il des initiatives internationales pour éliminer et interdire la source de cette contamination, les décharges près de la mer, dans la mer et au large. Existe-t-il des satellites pouvant retracer ces objets flottants non identifiés, ces OFNIs, pour en identifier la provenance et en alerter quelqu’organisme de l’ONU mandaté d’en assurer l’éradication? Y a-t-il une organisation internationale Ocean Dump Cleanup, une Zéro décharge en mer?

    Pascal Barrette, Ottawa

  • François Veaux-Logeat - Abonné 6 janvier 2019 21 h 57

    Pourquoi ces déchets se retrouvent dans la mer ?

    La question que nous devons nous poser est Pourquoi de déchets plastiques ? La réponse est simple :
    1 - Les emballages plastique coutent beaucoup moins chers à produire que les amballages en autre matière, carton par exemple !
    2- Nous n'avons pas assez de points de vente de produits vendus en utilisant un récipient apporté par l'acheteur.
    3- Le problème du recyclage du plastique est devenu immense, insurmentable, hors de proportions pour lui trouver une solution.
    4 Revenons à la base du probléme et appliquons des remédes en le prenant à la source ! Quand le plastique se retrouve dans les océans, il est déjà trop tard.
    François Logeat