Un projet de gazoduc entre l'Abitibi et le Saguenay ne passe pas le test de l’opinion publique

Photo: Alexandre Shields Achives Le Devoir Le gaz naturel qui sera transporté jusqu’au Saguenay sera exporté à bord de méthaniers qui traverseront le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.

Une analyse confidentielle commandée par l’entreprise GNL Québec révèle que l’appui des Québécois pour un projet de gazoduc est faible le long du tracé proposé, et donc qu’« il y a du travail à faire » pour les convaincre d’accepter un tel projet d’exportation de gaz naturel albertain. Le document produit par la firme Navigator donne d’ailleurs plusieurs conseils sur les façons d’orienter le message public afin d’obtenir le consentement de la population.

Avant l’annonce du projet de gazoduc de sa nouvelle filiale Gazoduq, à la mi-novembre, l’entreprise GNL Québec a commandé un sondage doublé d’une analyse à la firme Navigator, spécialisée notamment en « campagnes d’affaires publiques ». Ce document, dont les conclusions ont été largement mises en oeuvre dans le communiqué dévoilant le projet, ne devait pas être diffusé « largement », a indiqué au Devoir une porte-parole de Gazoduq, mardi.

L’objectif, inscrit dans le document daté du 15 octobre, était d’« explorer la connaissance et l’attitude du public » à l’égard du gaz naturel, et ce, « avant le dévoilement du projet » de gazoduc qui doit traverser le Québec, de l’Abitibi au Saguenay. On souhaitait aussi recenser les éventuelles « préoccupations » concernant un projet de transport de gaz de l’Ouest canadien, en vue de l’exportation par navires méthaniers.

Selon les conclusions d’un sondage mené au début du mois d’octobre par la firme Navigator, il n’est absolument pas acquis qu’un éventuel projet bénéficie de l’acceptabilité sociale au Québec. « Le soutien pour un gazoduc/une ligne de transport chez les résidents dans le corridor proposé est limité. Il y a donc du travail à faire », peut-on lire dans le rapport de 29 pages produit pour GNL Québec et rédigé en anglais.


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Concrètement, seulement 38 % des répondants qui demeurent dans le corridor étudié pour construire le gazoduc sont favorables à un tel projet, dont seulement 33 % au Québec. L’analyse démontre toutefois que le choix des mots est important, puisque le soutien est « légèrement supérieur » lorsqu’on utilise le terme « gazoduc national » ou « ligne de transport de gaz naturel », à 42 %, plutôt que les termes « natural gas pipeline » ou « gazoduc », à 34 %.

« Éduquer » les citoyens

Qui plus est, seulement 43 % des 800 répondants de l’Ontario et du Québec estiment que le transport par gazoduc serait « sécuritaire ». Cela laisse entendre, selon l’analyse de Navigator, que « GNL a du travail pour éduquer les résidents à propos de cet enjeu ».

Navigator, qui se spécialise par ailleurs dans la « gestion de crises », précise également que les résultats du sondage démontrent qu’il existe une « réceptivité » à un message qui positionne le gaz naturel comme une énergie de « transition » pour sortir du pétrole. Le coup de sonde a toutefois permis de constater qu’à peine 50 % des répondants y voient une source d’énergie propre, tandis que 53 % estiment que l’exportation de ce gaz naturel exploité en Alberta permettra de « réduire » les émissions de gaz à effet de serre.

Afin de mieux faire accepter le projet de gazoduc, Navigator suggère donc de concentrer davantage le message sur l’idée que ce gaz permettra de réduire le recours au charbon ailleurs dans le monde, plutôt que de laisser entendre « directement que cela réduira les émissions de gaz à effet de serre ».

Arguments utilisés

Navigator a en outre soumis certaines informations aux répondants du sondage afin de vérifier si celles-ci permettraient d’influencer favorablement leur opinion.

Les « arguments » les plus porteurs sont :

— le tracé du gazoduc évitera les « zones écologiques sensibles » ;

— la construction entraînera la création d’emplois « bien rémunérés dans la région » ;

— et un éventuel « déversement » du gazoduc « ne polluera pas la terre ou l’eau », puisque le gaz s’évaporera immédiatement.

Au moment d’annoncer son projet de gazoduc d’exportation, à la mi-novembre, Gazoduq a repris textuellement ces arguments dans le communiqué publié pour promouvoir le projet de 4,5 milliards de dollars.

« Notre souhait est de mettre en place un projet qui générera des retombées positives pour le Québec, l’Ontario et le Canada, en plus de contribuer à la réduction de l’utilisation de charbon et de mazout dans le monde, réduisant ainsi les émissions mondiales de gaz à effet de serre », avait notamment fait valoir le président de Gazoduq, Louis Bergeron, par voie de communiqué. Ce dernier avait été recruté par TransCanada en 2015 pour défendre au Québec le projet de pipeline Énergie Est.

Ce document de Navigator rappelle, à certains égards, une analyse produite pour le projet Énergie Est par la firme Edelman, à la demande de TransCanada. Ce rapport, qui avait été dévoilé par les médias en novembre 2014, décrivait les façons d’influencer l’opinion publique en faveur du projet de pipeline, allant jusqu’à la possibilité de payer des gens pour qu’ils se prononcent pour le projet sur les réseaux sociaux.

Vulgariser

Selon ce qu’a expliqué mardi au Devoir la porte-parole de Gazoduq, Marie-Christine Demers, cette analyse a été commandée « dans la foulée de la préparation du projet, mais on ne posait pas de questions spécifiques au projet ». L’idée, a-t-elle ajouté, était de « pouvoir répondre aux questions des gens ». Dans ce contexte, « ce type de document nous permet de nous préparer pour pouvoir vulgariser adéquatement » le projet et ses enjeux.

« Les gens ont beaucoup de questions. Ce sont des questions tout à fait normales par rapport à n’importe quel projet », a-t-elle poursuivi, évoquant les « consultations » déjà entamées par le promoteur.

Avant même de préciser le tracé du gazoduc ou de mener l’évaluation environnementale du projet, le premier ministre François Legault a déjà qualifié le projet de GNL Québec de « très intéressant ».

Selon l’« avis de projet » déposé en novembre par Gazoduq, le futur gazoduc partira, en Ontario, de la « Canadian Mainline », une conduite appartenant à TransCanada. Au Québec, le tuyau d’un mètre de diamètre nécessitera une « emprise permanente » de trente mètres, de la frontière ontarienne au Saguenay.

Sa construction impliquera plusieurs « franchissements de cours d’eau » et le corridor à l’étude comprend plusieurs eskers, 20 400 km de cours d’eau, des milliers de milieux humides et plusieurs dizaines d’habitats fauniques, dont certains sont essentiels pour des espèces menacées.

Les travaux « préliminaires » sur le terrain ont commencé cette année et doivent se poursuivre au printemps prochain. La mise en exploitation est prévue pour 2025.

10 commentaires
  • Marc Durand - Abonné 19 décembre 2018 08 h 04

    La recherche en marketing mieux financée que la recherche scientifique

    Le promoteur mettra beaucoup de soin à trouver les mots qui cacherons l'essentiel de la nature même de son projet (https://bit.ly/2DI8IiQ). Il est déplorable qu'en 2018, il y ait encore autant de promoteurs et de firmes de relation publiques qui puissent croire qu'il suffit de trouver "le bon angle" pour berner la population.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 19 décembre 2018 09 h 09

    Enfin des nouvelles...

    Je me demandais!?...Comment comptent-ils nous "éduquer"? En anglais ..je suppose!? De la même façon qu'ils l'ont fait avec TC-Énergie Est en 2014..(voir article du 18 novembre 2014 / A. Shields) ?On met tout ce beau monde « Louis Bergeron, Edelman, Navigator, Gazoduq (comme dans é-duq-uer au Gaz, pour mieux nous endormir) et, moult autres lobbyistes et vendus à cette cause; on les met donc dans un même sac... que l'on brasse et,...voilà une répétion presque "mot pout pour mot" des arguments apportés, par TC-Énergie Est, et ce,dans un passé quand même récent. Arguments qui ont fait long feu...grâce à une information quasi quotidienne d'un journaliste qui se soucie de bien nous renseigner.
    Il s'agit d'être vigilants encore une fois...Ne pas se laisser bercer par des promesses mirobolantes et, surtout pas, de nous laisser berner par ces mêmes enfoirés du gaz !

  • Sylvain Auclair - Abonné 19 décembre 2018 10 h 52

    Et les fuites?

    Va-t-on garantir que le gazoduc n'aura aucune fuite, même minime? Rappelons que le méthane est un puissant gaz à effet de serre.

    Et quand doit-on mettre fin à l'usage des combustibles fossiles? Dans 20 ans? Il faudra alors démanteler toute cette infrastructure. J'espère que les sommes ont été provisionnées...

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 19 décembre 2018 11 h 11

    Tous les moyens sont bons

    Afin de faire accepter un projet de gazoduc dont les Québécois ne veulent pas, tiens donc, on va les éduquer, jusqu'à les convaincre qu’ils seraient en mesure de sauver le monde… ailleurs. Je me demande si on doit s’indigner de ce genre de ‘’message’’, ou éclater de rire. Tous les moyens sont bons pour la grosse industrie afin de berner les gens dont l’opinion ne va pas dans la même direction que leurs projets, et pour cause!

  • Denis Carrier - Abonné 19 décembre 2018 11 h 38

    Avaler une couleuve en trois étapes

    Nous faire croire que le gaz naturel est une énergie de transition, une énergie propre, est inacceptable. Évidemment, le gaz naturel est moins polluant que le charbon, mais il reste une énergie fossile et à ce titre, il faut l’éliminer le plus tôt possible. La recette consistant à peinturer le gaz naturel en vert (ou même en bleu au Québec) leur a réussi. Ainsi, le gouvernement fédéral a autorisé un projet de sortie dans le nord de la CB de 40 milliards et cela sans la moindre opposition.
    La stratégie de TransCanada ou de ses entreprises portant d’autres noms pour faire faillite en cas de besoin, est simple : nous en passer une vite ou étirer le processus jusqu’à ce que plus personne ne soit motivé. Monsieur Shields nous précise bien dans cet article que les travaux préliminaires ont commencé et que la mise en exploitation est prévue pour 2025. La construction elle devra donc démarrer très bientôt.
    Le gaz naturel passant mieux dans l’opinion publique que le sale pétrole (le goudron dilué de naphta), leur stratégie consiste en trois étapes : 1) passer un petit tuyau de 8 pouces et pour cela, obtenir le droit de passage 2) grossir le pipeline de 8 pouces à un mètre pour continuer d’ y faire circuler du gaz naturel 3) substituer du goudron dilué (du dilbit de son vrai nom) au gaz naturel.
    En Abitibi, l’étape 1, la plus difficile, remonte aux années 1970, à une époque où l’environnement était le dernier des soucis. Présentement l’étape 2 est celle qu’on veut nous faire avaler. Si elle passe, l’étape 3 ne sera qu’une formalité.