Hydro-Québec veut développer la filière éolienne sans y investir

Hydro-Québec prendra le «leadership» de la production éolienne au cours des prochaines années, mais seulement après que le Suroît lui aura permis de retrouver sa «marge de manoeuvre» énergétique et économique.

C'est ce qu'a affirmé hier le président d'Hydro-Québec Production (HQP), Thierry Vandal, en réponse à une question du président de l'audience de la Régie de l'énergie, Normand Bergeron.

«Notre âme de développeur va faire qu'on va prendre ce leadership dans les années à venir», a déclaré M. Vandal au président Bergeron. Cependant, devait-il préciser par la suite, pas question pour Hydro-Québec de construire ses propres parcs. En réalité, la seule ouverture concrète d'Hydro se limite, pour l'instant du moins, à mettre en place un service d'«équilibrage» moyennant tarif supplémentaire aux producteurs éoliens. Mardi, le discours d'Hydro-Québec est subitement devenu plus favorable à l'éolien après qu'un commissaire eut noté que les porte-parole hydro-québécois donnaient «l'impression que tout est positif pour le Suroît et que tout est négatif pour l'éolien».

Soulignant à sa façon ce changement, le président de l'audience a déclaré: «Sur l'éolien, tout le monde apprécie votre ouverture. Mais le monde voudrait qu'il y ait un leadership de la part d'Hydro-Québec. Vous ne semblez pas intéressés à devenir un producteur éolien. Comment pourriez-vous assumer un plus grand leadership?»

«Je comprends qu'il y a là une occasion de prendre un certain leadership», devait répondre Thierry Vandal en désignant l'équilibrage comme étant l'«occasion» en question.

L'équilibrage est le résultat du couplage entre l'hydroélectricité et l'éolien. Avec cette technique, HQP pourrait permettre à un producteur éolien québécois de vendre de l'énergie ferme et constante à Hydro-Québec Distribution. Pour y parvenir, HQP intégrerait à ses propres livraisons l'énergie éolienne, variable par définition, mais livrerait sous forme d'énergie constante au client du producteur éolien l'équivalent de sa production moyenne.

Jean-François Lefebvre, du Groupe de recherche appliquée en macroécologie (GRAME), a voulu savoir comment HQP réagirait si la Régie recommandait de remplacer le Suroît par un projet de 4000 MW d'énergie éolienne. «On va respecter l'avis de la Régie et les décisions qui seront prises», a déclaré M. Vandal. Mais plus tard, il devait déclarer aux journalistes en marge de l'audience que HQP, sur le plan technique, «n'a pas la marge de manoeuvre pour mettre de côté le Suroît et développer l'éolien».

Marge de manoeuvre

Cette fameuse marge de manoeuvre s'est retrouvée au coeur des débats d'hier. Thierry Vandal estime entre 15 et 19 TWh la marge souhaitable. Celle-ci s'ajouterait à la réserve qu'Hydro-Québec conserve en tout temps pour se prémunir contre des pénurie d'eau consécutives. «Le Suroît, a-t-il déclaré aux régisseurs, est un élément fondamental pour nous donner cette marge de manoeuvre. Après, on pourra aller dans la voie du partenariat à un niveau intéressant avec la filière éolienne.»

En réponse au régisseur Benoît Pépin, M. Vandal devait préciser que ce coussin, fixée à cinq TWh par des experts en 1998, devait être plus élevé aujourd'hui parce que «les marchés sont plus ouverts» autour du Québec de nos jours et que «les revenus associés à cette marge sont plus importants». Cette marge, a-t-il dit, permettra aussi à HQP de se remettre en lice plus rapidement dans les appels d'offres du distributeur pour répondre aux besoins internes du Québec, écartant ainsi avec les mégawatts du Suroît d'autres mégawatts thermiques annoncés.

HQP n'est toutefois pas intéressée à louer l'espace disponible dans ses barrages à la division Hydro Distribution (HQD), qui pourrait acheter à meilleur prix de l'électricité aux États-Unis pour lui permettre de reconstituer ses réserves d'eau, trop basses. Mais M. Vandal préférerait faire cette transaction avec profit à la place d'HQD et, mieux, produire les mêmes électrons avec les turbines du Suroît.

Les écologistes

Les groupes écologistes qui ont contre-interrogé Hydro-Québec Production hier ont ébréché le «leadership» annoncé d'Hydro-Québec en éolien. Le GRAME a notamment fait ressortir qu'en produisant lui-même de l'énergie éolienne, Hydro-Québec Production aurait pu réduire les coûts en raison des taux d'intérêt moins élevés dont profite la société d'État. Et, a-t-il expliqué, si Hydro possédait ses propres parcs, cette énergie ne serait pas pénalisée par le tarif que HQP entend facturer aux producteurs éoliens intéressés par l'équilibrage.

Invité à dire si Hydro-Québec ne pourrait pas offrir ce service gratuitement pendant que ses barrages sont vides pour permettre à la filière naissante de se consolider, M. Vandal a répondu que «les leaders ne sont pas toujours ceux qui offrent les choses gratuitement».

Le GRAME a aussi posé plusieurs questions afin de démontrer, a expliqué Jean-François Lefebvre, que l'appel d'offres de 1000 MW d'éolien en Gaspésie n'était pas la meilleure stratégie pour lancer cette filière au Québec. Les producteurs intéressés, a-t-il dit, n'auront pas accès aux sites les plus rentables du Québec, ce qui aurait amélioré leur performance financière. Et le fait de grouper toute la production initiale dans une même région posera plus de problèmes d'intégration et fera augmenter ses coûts, qui auraient été nuls si les 1000 MW avaient été distribués à l'échelle du Québec. À la limite, selon le GRAME, ce regroupement régional aggravera les problèmes d'intermittence du vent. Mais la gravité de ce phénomène a été fort réduite, a-t-il dit, par l'admission d'HQP selon laquelle il est possible de lancer en dix minutes 1000 MW d'hydroélectricité, ce qui permettrait de compenser un improbable arrêt simultané des 700 machines éparpillées dans la péninsule gaspésienne.