Pourra-t-on un jour venir à bout des «continents de plastique» des océans?

Le premier prototype d'infrastructure de nettoyage doit former une très longue barrière de plus de 600 mètres. Elle a été assemblée en Californie, avant son transport vers le continent de plastique du Pacifique.
Photo: The Ocean CleanUp Le premier prototype d'infrastructure de nettoyage doit former une très longue barrière de plus de 600 mètres. Elle a été assemblée en Californie, avant son transport vers le continent de plastique du Pacifique.

L’appétit de l’humanité pour le plastique, mais surtout sa propension à s’en débarrasser de façon négligente, a mené à la création de véritables « continents de plastique » dans les océans de la planète. Un jeune Néerlandais a toutefois lancé l’idée de nettoyer le plus imposant d’entre eux, situé dans le Pacifique Nord. Son projet inédit, The Ocean Cleanup, doit être lancé ce samedi.

L’idée a d’abord été lancée sur le Web, en 2012, par l’entremise d’une conférence donnée par un jeune homme d’à peine 18 ans, Boyan Slat. Son projet : nettoyer les océans du plastique qui y flotte, accumulé là au fil des décennies. Un problème qui ne cesse d’ailleurs de croître, à la faveur de l’utilisation massive de ce matériau.

Le projet a rapidement attiré des partisans, puisque la structure imaginée par Boyan Slat, devenue The Ocean Cleanup, a pu amasser relativement rapidement plus de 30 millions de dollars en financement. Des fonds qui ont permis d’imaginer, puis de développer une imposante infrastructure flottante qui doit en théorie permettre de retirer le plastique qui forme aujourd’hui le « continent de plastique » du Pacifique Nord.

Lancement du projet The Ocean Cleanup:

 

De quoi s’agit-il au juste ? Le prototype retenu, et dont le premier exemplaire sera testé au large de la Californie au cours des prochaines semaines, pourrait être comparé à un pipeline flottant de plus de 600 mètres. Celui-ci doit permettre de créer une sorte de barrière au milieu de l’océan afin de concentrer le plastique, pour ensuite le retirer de l’eau. La structure qui flotte à la surface, positionnée en forme de « U », comporte aussi une membrane qui descend sous l’eau.

En raison du vent et des vagues, le système devrait avancer plus rapidement que le plastique, porté surtout par les courants dominants. Il devrait donc permettre de ramasser au passage tout ce qui flotte. Une fois concentré dans la structure, le plastique pourra être ramassé périodiquement par un navire qui viendra rejoindre la structure, au coeur de la gyre du Pacifique.

Selon ce qu’a précisé au Devoir une porte-parole de The Ocean Cleanup, Vivian ten Have, il faudra plusieurs mois de tests et de « modifications » pour mettre en place une première barrière qui soit efficace. Mais si tout se déroule comme prévu, pas moins de 60 autres barrières flottantes seraient remorquées jusqu’au continent de plastique d’ici 2020 afin de lancer la véritable opération de nettoyage. Objectif : nettoyer 90 % des déchets d’ici 2040.

La tâche s’annonce toutefois colossale. The Ocean Cleanup a réalisé une vaste étude afin de caractériser cette soupe de plastique, située grosso modo entre Hawaï et la Californie, et qui atteint aujourd’hui une superficie de plus de 1,6 million de kilomètres carrés. Pour y parvenir, ils ont eu recours à toute une flottille de navires, mais aussi à des relevés aériens.

Leurs résultats donnent la mesure du problème : pas moins de 2000 milliards de morceaux de plastique flotteraient dans ce vortex, pour un poids dépassant les 80 000 tonnes. Ces morceaux sont très divers et incluent notamment une très grande quantité de débris d’engins de pêche.

Près de la moitié de cette masse de détritus est constituée de morceaux bien visibles, donc des déchets qui risquent de se dégrader au fil du temps. Ils formeront alors des particules de microplastique qui pourraient s’immiscer dans la chaîne alimentaire et représenter un risque pour toute la vie marine.

Stopper l’hémorragie

Océanographe et chercheuse à l’Université d’Hawaï, Sarah-Jeanne Royer connaît très bien cette pollution par le plastique qui contamine le vaste océan Pacifique. Elle la voit venir s’échouer constamment sur les plages d’Hawaï, et plus particulièrement dans le secteur de Kamilo Point, dans le sud de l’île. Ce secteur, littéralement jonché de détritus, est devenu un symbole international de la pollution par le plastique.

Photo: Olivier Poirion La chercheuse Sarah-Jeanne Royer, de l'Université d'Hawaï, participe régulièrement à des corvées de nettoyage des plages de l'île, même si cela est sans cesse à refaire.

« On fait des opérations de nettoyage tous les mois, mais ce ne sera jamais suffisant pour éliminer tout le plastique. Pourtant, chaque fois, on ramasse des tonnes de plastique. Mais on a tellement de plastique sur nos plages. Et il y a énormément de débris d’engins de pêche. On a même retrouvé cette année un amas de filets de plusieurs tonnes », explique-t-elle.

Même si elle salue l’initiative de The Ocean Cleanup, Mme Royer ne croit pas que cela viendra à bout du problème. « C’est très séduisant de vouloir nettoyer les océans, mais il faudrait agir à la source et stopper la pollution des océans par le plastique. Il faudrait d’abord arrêter l’hémorragie. Pour cela, il faut aider les pays d’Asie à réduire leurs problèmes de gestion du plastique. Et il faudrait nettoyer leurs plages. »

Les données scientifiques lui donnent d’ailleurs raison. Selon une étude publiée l’an dernier dans Nature Communications, les fleuves du monde déversent entre 1,15 et 2,41 millions de tonnes de plastique chaque année dans les océans, soit un rythme d’environ 50 kilos par seconde. Et 86 % de l’ensemble des détritus de plastique sont issus de cours d’eau asiatiques.

Plastique omniprésent

Directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique, en France, Jean-François Ghiglione souligne lui aussi que « la solution se trouve sur la terre ferme, et non dans la mer ». Selon lui, il importe d’abord de « réduire notre consommation de plastique », dont une bonne partie sert à fabriquer des emballages dits « à usage unique ». Il faudrait aussi bonifier de façon substantielle le recyclage des produits de plastique, qui demeure relativement faible à l’échelle de planète.

Quant au projet imaginé par le jeune Boyan Slat, il le compare au nettoyage d’une plage. « C’est une opération qui a le mérite de sensibiliser la population au problème de la pollution des océans, mais cela ne permet absolument pas de régler le problème. »

Ainsi, même si les instigateurs du projet atteignent leurs objectifs, « ils ne parviendront à retirer que 0,3 % du plastique qui se trouve actuellement dans les océans de la planète ». Et encore, pendant ce temps, d’énormes quantités de plastique auront été rejetées dans la nature.

Chaque année, l’humanité produit plus de 300 millions de tonnes de plastique. Et à l’heure actuelle, on estime que plus de 150 millions de tonnes se trouveraient déjà dans les océans de la planète, un chiffre qui devrait doubler d’ici 2050.

M. Ghiglione souligne par ailleurs que les continents de plastique, s’ils font image, ne constituent qu’une partie du problème. « Le plastique est présent partout, dans tous les océans, jusque dans les glaces de l’Arctique. » Et ce matériau est produit massivement depuis à peine plus de 60 ans.

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