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Un projet immobilier compromet la restauration de l'embouchure de la rivière Saint-Jacques

La municipalité de La Prairie vient de terminer dans le plus grand secret un plan d'aménagement de l'embouchure de la rivière Saint-Jacques, qui prévoit la construction d'un immense complexe immobilier et résidentiel dans cette partie de la rivière que plusieurs ministères fédéraux et provinciaux jugent nécessaire de restaurer en grande partie.

Ce plan, que Le Devoir a pu consulter récemment, prévoit ne laisser qu'une mince bande de 50 mètres en bordure du cours d'eau et autour du projet immobilier, abandonnant tout le reste de l'immense marais remblayé lors des travaux de la Voie maritime à la construction résidentielle avec deux rangées de gros condos le long de la rivière.

Cette mince bordure riveraine de 50 mètres réduirait sensiblement, au lieu de l'élargir, le large corridor riverain naturel, qui deviendra un parc régional que les acteurs municipaux, provinciaux et fédéraux ont convenu de créer en amont du boulevard Taschereau. La largeur de ce parc riverain oscillerait entre 150 et 400 mètres entre l'autoroute 30, à l'intérieur des terres, et le boulevard Taschereau. Mais c'est à partir de Taschereau que la bande riveraine serait ramenée à 50 mètres du côté de La Prairie, conformément à un récent amendement au schéma d'aménagement de la MRC.

Les terrains riverains de la Saint-Jacques, entre le boulevard Taschereau et l'autoroute 132, appartiennent du côté de La Prairie à une société commerciale, 107-410 Canada Inc. Cette société a été formellement avisée par le ministère de l'Environnement, direction de la Montérégie, le 25 février dernier qu'elle avait illégalement remblayé ses terrains contigus au boulevard Taschereau, entre ce dernier et l'autoroute de la 132. Dans sa lettre au promoteur, le fonctionnaire Jean-Marc Lévesque, chef de l'équipe municipale à l'Environnement, lui intime de cesser tout remblayage dans la zone inondable, d'autant plus que ces travaux «contreviennent aux dispositions contenues aux articles 20 et 22 de la Loi sur la qualité de l'environnement puisque susceptibles d'émettre des contaminants dans l'environnement et réalisés sans détenir le certificat d'autorisation requis».

Hier, la porte-parole de l'Environnement, Marie-Andrée Thériault, expliquait que quatorze mois après l'infraction, «le dossier est sous enquête»... Elle ne pouvait pas dire si le ministère songeait à prendre des mesures, ordonnance ou injonction, pour faire remettre les lieux dans leur état originel, comme il l'a fait avec succès contre des promoteurs riverains du lac Saint-François, il y a quelques années.

Ce n'est pas d'hier qu'on empiète sur la Saint-Jacques. Trois ingénieurs, soit l'ancien directeur général de La Prairie, Jean Houde, l'ingénieur en chef Richard-Louis Lamarche et un ingénieur subalterne, Bernard Lefebvre, ont été cités à comparaître en février dernier devant le comité de discipline de leur ordre professionnel pour n'avoir pas tenu compte des dispositions de la Loi de l'environnement dans la planification de travaux dans la zone protégée de ce cours d'eau.

La Société immobilière du Canada (SIC) détient, selon plusieurs sources bien informées dans les administrations fédérale et provinciale, la clé de la restauration écologique de l'embouchure de la rivière Saint-Jacques.

En effet, la SIC est propriétaire des terrains situés entre les quartiers déjà développés de la ville et ceux du promoteur 107-410 Canada Inc., qui longent le cours d'eau.

Du côté québécois, autant au sein de la Société de la faune et des parcs qu'au sein de la ZIP (zone d'intervention prioritaire) Ville-Marie, on estime que l'embouchure de la Saint-Jacques pourrait être en partie restaurée tout en faisant de la place, plus loin, à un développement résidentiel sans impact pour le cours d'eau.

Mais, expliquait au Devoir un haut fonctionnaire québécois, «il faudrait qu'un ministère fédéral, soit Environnement Canada ou Pêches et Océans Canada, demande à la Société immobilière du Canada de leur céder leurs terrains entre Taschereau et la 132 pour procéder à un échange avec le promoteur. Évidemment, son projet serait moins important que s'il pouvait développer les deux zones. Mais il est essentiel pour la santé du cours d'eau que le terrain en bordure de l'eau soit protégé et qu'on y procède à une sérieuse restauration qui pourrait cohabiter avec un parc qui servirait de zone tampon entre le développement immobilier et le cours d'eau. Ottawa devrait pouvoir faire le nécessaire si les ministères provinciaux poussent ensemble avec les forces du milieu.»

La SIC s'est d'ailleurs montrée favorable à la conciliation des deux ordres de priorités.

Dans une lettre adressée au Comité ZIP Ville-Marie le 13 juin 2003, Francis Thibeault, directeur de projet à la SIC, écrit que les «propriétés localisées entre le boulevard Taschereau et la route 132 devraient maintenir un statut d'urbanisation permettant du développement tout en maintenant un lien d'aménagement avec ce qui deviendra le corridor de conservation de la rivière Saint-Jacques».

Mais le problème avec le plan d'aménagement que vient de préparer La Prairie, c'est que le «corridor de conservation de la rivière» devient à l'embouchure l'ombre de lui-même. Le parc riverain, dont la protection a été convenue l'an dernier, ne conserverait même pas sa largeur de façon constante jusqu'au fleuve, ce qui est loin de la surface occupée par l'ancien marais, remblayé par le fédéral avec la roche extraite de la Voie maritime.