La carpe asiatique, envahisseur des cours d'eau

Photo: Scott Olson Getty Images/Agence France-Presse En dévorant les herbiers, la carpe asiatique risque de représenter une menace pour le chevalier cuivré, une espèce menacée et endémique au Québec.

Maintenant que la carpe asiatique semble être là pour longtemps au Québec, le gouvernement cherche à savoir si cette espèce particulièrement envahissante pourrait coloniser le territoire en remontant des rivières qui se jettent dans le Saint-Laurent. Pas moins d’une centaine de cours d’eau font l’objet d’analyses cette année, a appris Le Devoir.

Dans le cadre du Programme québécois de lutte contre les carpes asiatiques, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) cherche des moyens de prévenir la propagation de la carpe de roseau, la seule des quatre espèces de carpes asiatiques dont la présence a jusqu’ici été confirmée dans le Saint-Laurent.

Non seulement l’espèce nage dans les eaux québécoises depuis déjà quelques années, mais une femelle de 64 livres a été pêchée en 2016 dans le secteur de Contrecoeur.

Ces poissons sont de bons nageurs, qui peuvent remonter le courant fort et qui recherchent ce type d’habitat, y compris pour la reproduction

 

Cette année, les experts du ministère concentrent une partie de leurs efforts dans l’évaluation de la « franchissabilité des obstacles naturels et anthropiques », a indiqué le MFFP.

« L’objectif de ce travail est de recenser les tributaires à risques et de fournir des recommandations afin de limiter la propagation des carpes asiatiquesdans les eaux intérieures », a-t-on précisé.
 


En tout, une centaine de cours d’eau sont dans la mire du ministère, a expliqué le biologiste Olivier Morissette. Ces rivières qui se jettent dans le Saint-Laurent sont situées entre la frontière ontarienne et la rivière Saguenay, puisque les carpes peuvent tolérer un certain niveau de salinité de l’eau.

Poissons voraces

Dans tous les cas, on évalue la présence d’obstacles, comme des barrages ou des digues, mais aussi l’existence de barrières naturelles, comme des chutes.

Ces analyses ont notamment été menées à la période des crues printanières, puisque à ce moment certains obstacles pourraient être plus faciles à franchir pour les carpes. « Ces poissons sont de bons nageurs, qui peuvent remonter le courant fort et qui recherchent ce type d’habitat, y compris pour la reproduction », a souligné M. Morissette.

Qui plus est, c’est à la faveur d’inondations que les carpes asiatiques ont pu atteindre le Mississippi, dans les années 70. On connaît la suite. Ces poissons particulièrement voraces ont réussi à remonter le mythique fleuve et à envahir les cours d’eau rattachés à celui-ci sur une distance de plus de 1500 kilomètres.

Dans la rivière Illinois, à quelques dizaines de kilomètres des Grands Lacs, les carpes représentent à certains endroits plus de 90 % de la biomasse animale du cours d’eau.

La situation n’a pas encore atteint un niveau aussi dramatique dans le Saint-Laurent. La présence de la carpe de roseau (qui peut atteindre 1,25 mètre et peser plus de 100 livres) a toutefois été détectée à 16 endroits en 2016 et à 12 endroits en 2017, grâce à l’analyse d’ADN environnemental recueilli le long du Saint-Laurent.

Plus précisément, le MFFP a détecté la présence de l’espèce en amont de Montréal, mais aussi dans un tronçon du Saint-Laurent entre Boucherville et Sorel, ainsi qu’à l’embouchure de la rivière Saint-François, qui se déverse à la tête du lac Saint-Pierre.

Ces travaux se sont poursuivis cette année, avec quelque 350 stations d’échantillonnage. Les données recueillies sont présentement en analyse, a indiqué le ministère.

Habitat propice

En plus de cette recherche, les biologistes du gouvernement tentent de capturer des carpes avec des « techniques spécifiques » pour la carpe de roseau. M. Morissette a en effet indiqué que cette espèce est particulièrement douée pour éviter les filets de pêche habituellement utilisés, ce qui complique les choses.

Jusqu’à présent, le MFFP n’a rapporté aucune prise de carpe asiatique cette année dans le Saint-Laurent. Mais tout indique que l’espèce s’y trouve à son aise, selon M. Morissette.

« Certains habitats ont toutes les caractéristiques nécessaires pour l’établissement de la carpe de roseau. Elle se nourrit de plantes aquatiques, par exemple dans les herbiers du Saint-Laurent. Et c’est un poisson qui provient des mêmes latitudes en Asie, donc de conditions semblables à ce qu’on trouve dans le Saint-Laurent. »

En dévorant les herbiers, elle risque par ailleurs de représenter une menace pour le chevalier cuivré, une espèce menacée et endémique au Québec. En fait, la carpe de roseau pourrait menacer toute la faune aquatique indigène.

La carpe asiatique pourrait-elle se reproduire ici ? Oui, répond M. Morissette. Il cite comme exemple la reproduction confirmée dans la rivière Sandusky, qui se jette dans le lac Érié, de carpes introduites d’abord dans les Grands Lacs.

Et selon Pêches et Océans Canada, « les conséquences écologiques de la présence de la carpe de roseau dans la plupart des zones du bassin des Grands Lacs pourraient être extrêmement graves dans les cinquante prochaines années ».

La carpe, poisson comestible

Est-il possible de manger de la carpe asiatique ? La question risque de se poser de plus en plus. Après tout, si l’espèce en venait à abonder dans les cours d’eau de la province, pourquoi ne pas tenter de lui trouver une utilité culinaire ? Aux États-Unis, des chefs ont trouvé des façons d’apprêter ce poisson. Des tests ont même été menés à l’aveugle par une équipe de recherche de l’Université du Missouri et ils ont démontré que les consommateurs aimaient la chair de la carpe. Mais encore faut-il qu’ils ignorent qu’ils mangent de la carpe. Ironie du sort, en Chine, d’où la carpe asiatique est originaire et où elle est consommée depuis des siècles, on ne boude pas la carpe en provenance des États-Unis. Des entreprises américaines en exportent donc plusieurs milliers de tonnes chaque année, non seulement vers la Chine, mais vers d’autres marchés ailleurs dans le monde.