Des néonics seront interdits… dans cinq ans

Les agriculteurs peuvent très bien se protéger contre des infestations sans employer les deux néonics dont il est question, explique Scott Kirby, de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire.
Photo: James Brey Getty Images Les agriculteurs peuvent très bien se protéger contre des infestations sans employer les deux néonics dont il est question, explique Scott Kirby, de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire.

Santé Canada propose d’interdire deux insecticides de la classe des néonicotinoïdes pour tout usage extérieur dans cinq ans. La recommandation formulée par l’organisme fédéral va cette fois un peu plus loin que les précédentes puisqu’elle vise aussi l’enrobage des semences.

Santé Canada en est venu à cette recommandation concernant le thiaméthoxame et la clothianadine après avoir estimé l’effet de ces deux molécules sur les invertébrés aquatiques. Ces évaluations ont révélé que « les concentrations de ces pesticides retrouvées dans les cours d’eau et autres milieux aquatiques peuvent être nocives pour les insectes aquatiques, comme les éphémères et les moucherons, qui représentent une source importante de nourriture pour les poissons, les oiseaux et d’autres animaux », a affirmé en conférence de presse Scott Kirby, directeur général de l’évaluation environnementale de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA).

« Afin d’atténuer les risques pour les insectes aquatiques, Santé Canada prévoit donc l’abandon graduel sur une période de trois à cinq ans de toutes les utilisations extérieures de la clothianadine et du thiaméthoxame sur les cultures destinées à la consommation humaine et animale, y compris le traitement des semences, ainsi que les applications sur le gazon et les plantes ornementales d’extérieur. Cette proposition d’interdiction sera soumise à une consultation publique pendant 90 jours », a-t-il précisé.

L’organisme écologiste Équiterre se réjouit de cette nouvelle recommandation de Santé Canada qui prévoit de bannir aussi l’enrobage des semences, alors que ce traitement n’était pas proscrit dans le rapport que Santé Canada a publié en décembre 2017 après avoir évalué les risques que présentent ces néonics sur les insectes pollinisateurs, tels que les abeilles. La recommandation précédente en avait déçu plusieurs, car elle ne tenait pas compte du fait que les néonicotinoïdes sont des insecticides systémiques, c’est-à-dire qu’ils se répandent dans l’ensemble des tissus de la plante, même s’ils sont appliqués sur une seule de ses parties, comme la graine.

Les organismes environnementaux déplorent toutefois le délai de trois à cinq ans avant la mise en application de cette interdiction, qui pourtant entrera en vigueur en Europe à compter du 1er janvier 2019. « Ce délai est inacceptable. D’autant que cela fait déjà très longtemps que l’ARLA effectue des études d’impact », déclare Nadine Bachand, chargée de projets sur les pesticides et produits toxiques chez Équiterre.

Scott Kirby, de l’ARLA, fait valoir que ce délai est nécessaire pour « le développement et l’homologation de produits alternatifs » pour les agriculteurs. Selon les organismes environnementaux, « il existe déjà des moyens efficaces et abordables pour remplacer les néonics utilisés en agriculture », par exemple « des méthodes de détection précoce des signaux précurseurs annonçant une infestation qui sont fiables, peu coûteuses et qui permettraient d’éviter une application préventive de néonics. Car selon des études menées au Québec et ailleurs dans le monde, des semences traitées aux néonics auraient été nécessaires dans moins de 5 % des cas. Et quand il y a des infestations, on peut opter pour des moyens de lutte biologique », avance Nadine Bachand qui cite également « la rotation des cultures et la création d’une assurance mutuelle conçue pour protéger les agriculteurs contre les mauvaises récoltes ». « Dans tous les cas où une telle mutuelle a été créée, cette dernière s’est avérée plus économique que d’utiliser des semences traitées aux néonics ou de répandre des néonics dans les champs », dit-elle.

Selon Sylvain Pion, premier vice-président des Producteurs de grains du Québec, « depuis deux ans, la recherche scientifique a aidé les agriculteurs à évaluer le risque d’infestation de leurs champs et les a rendus conscients de l’importance d’adopter une utilisation raisonnée des néonics ». Néanmoins, encore 50 à 60 % des superficies consacrées à la culture du maïs destiné au bétail, près de 50 % de celles vouées à la culture de soya et probablement 100 % des champs de canola sont ensemencés avec des graines traitées aux néonics au Québec.

« La recherche scientifique doit nous aider à déterminer à l’avance, au moment où nous achetons nos semences en novembre, si des ravageurs séviront le printemps suivant. Si on disposait d’une méthode de dépistage nous indiquant si une parcelle ne nécessite pas d’insecticide, les agriculteurs seraient contents d’économiser l’achat d’insecticides et de ne pas mettre à risque leur santé et l’environnement », affirme M. Pion.

« Les néonics sont une assurance que les producteurs se donnent. Car si on a des traitements à appliquer par la suite, c’est plus dispendieux. Et quand il y a apparition de symptômes, cela veut dire que la plante a subi un stress qui induira aussi une diminution de rendement. Tous ces coûts financiers sont assumés par le producteur. On pourrait envisager d’éliminer les insecticides si on nous offrait un soutien financier destiné à diminuer ces impacts financiers. Si un fonds commun était mis sur pied à leur intention, cela les encouragerait sûrement à aller de l’avant », croit-il.