Le Canada parmi les mauvais joueurs

Si l’humanité adoptait le mode de vie canadien, il faudrait plus de 4,7 planètes Terre pour suffire à la demande en ressources, mais aussi pour absorber l’ensemble de nos émissions de gaz à effet de serre.
Photo: Clément Sabourin Archives Agence France-Presse Si l’humanité adoptait le mode de vie canadien, il faudrait plus de 4,7 planètes Terre pour suffire à la demande en ressources, mais aussi pour absorber l’ensemble de nos émissions de gaz à effet de serre.

Comme chaque année depuis les années 1970, l’organisation Global Footprint Network fixe une date à laquelle l’humanité commence à vivre à « crédit », dépassant la capacité de la planète à renouveler ses ressources et à avaler nos déchets, dont nos émissions de carbone. Le Canada, qui consomme plus que sa part du gâteau, a-t-il un examen de conscience à faire ?

Le 1er août dernier, l’humanité avait utilisé le maximum que peut fournir la planète pour cette année, une date qui ne cesse d’avancer depuis quarante ans. Pour renverser la vapeur, le paradigme doit changer radicalement dans des pays qui, comme le Canada, ont prospéré grâce à l’exploitation des ressources naturelles.

« Je suis plutôt pessimiste », lance d’emblée le professeur de science politique à l’Université Laval Jean Mercier. « On est devant des décideurs qui n’ont aucune considération pour ce genre de choses là », ajoute-t-il, critiquant ouvertement le gouvernement de Justin Trudeau.

Cette semaine seulement, Ottawa a revu à la baisse le seuil à partir duquel les grands émetteurs industriels devront payer une taxe carbone, tandis qu’en Ontario, le nouveau premier ministre, Doug Ford, a fait savoir qu’il déposera sa propre contestation judiciaire de la tarification fédérale, après celle de la Saskatchewan.

Pour ralentir la vitesse à laquelle la planète s’épuise, Global Footprint Network souligne pourtant à gros traits qu’il faudrait s’attaquer en priorité aux émissions de gaz à effet de serre (GES) — l’empreinte carbone —, qui représentent plus de 60 % de la totalité de l’empreinte environnementale, soit la demande humaine sur la Terre.

« L’Accord de Paris, c’était bien tant que c’étaient des déclarations, qu’on se plaçait du côté de l’Europe. Ça nous donnait une belle allure, dit M. Mercier. Mais quand est venu le temps des décisions difficiles, le Canada est resté un pays de ressources naturelles. »

Le spécialiste en environnement et transport urbain ajoute que le rachat en juin du projet d’expansion de l’oléoduc Trans Mountain par le gouvernement Trudeau pour 4,5 milliards de dollars renforce son impression que nous ne sommes finalement pas si différents des États-Unis.

On essaie en ce moment de ménager la chèvre et le chou : on double la production de sables bitumineux et, pendant ce temps, on veut réduire nos émissions partout dans le reste du pays

Le mode de vie canadien fait en effet piètre figure dans le classement de Global Footprint Network, le pays arrivant au cinquième rang, tout juste derrière les États-Unis. Si l’humanité consommait au même rythme que les Canadiens, le « jour du dépassement » surviendrait le 18 mars, soit plusieurs mois avant le « dépassement » mondial fixé au 1er août pour 2018. Il faudrait ainsi plus de 4,7 planètes Terre pour suffire à la demande en ressources, mais aussi pour absorber l’ensemble de nos émissions de gaz à effet de serre.

Le modèle américain

D’ailleurs, M. Mercier n’hésite pas à dresser un parallèle entre l’action des deux pays pour lutter contre les changements climatiques. « On est traînés vers le bas par nos voisins du sud. Et ce n’est pas juste le président Trump. Les États-Unis sont le pays où il y a le plus de scepticisme par rapport aux changements climatiques parmi l’ensemble des pays développés. »

Karel Mayrand, directeur régional pour le Québec de la fondation David Suzuki, juge lui aussi qu’il y a un manque de « courage politique » du gouvernement Trudeau, alors qu’il a le « mérite d’avoir un plan sur la table » pour atteindre les cibles de réduction de GES actuellement en vigueur.

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Après tout, Ottawa a fait montre d’un pareil « courage » tout récemment. « Quand ils ont décidé de légaliser le cannabis, ils savaient que des gens s’y opposeraient, mais ils ont tout de même gardé le cap. Toutefois, en matière de changements climatiques, on essaie en ce moment de ménager la chèvre et le chou : on double la production de sables bitumineux et, pendant ce temps, on veut réduire nos émissions partout dans le reste du pays. C’est un peu comme dire “je vais maigrir en mangeant” ».

Si l’argent injecté par le gouvernement pour racheter l’oléoduc de la pétrolière Kinder Morgan avait plutôt été investi dans le transport en commun ou l’électrification des transports, par exemple, le Canada aurait non pas augmenté, mais diminué ses émissions de GES, fait-il valoir.

« Stephen Harper était plus honnête que M. Trudeau sur ce point, renchérit de son côté Thibault Rehn, coordonnateur pour le réseau Vigilance OGM. Il assumait un discours économique plutôt qu’environnemental. Justin Trudeau essaie, lui, de “greenwasher” son discours, mais en même temps il achète un pipeline et continue de subventionner ce genre d’industrie. »

Vers une décroissance ?

Est-il encore temps d’inverser la tendance ? Oui, croit Karel Mayrand, mais il faudrait prendre de front le « dogme » de la croissance économique à tout prix. Si l’on veut éviter d’hypothéquer encore davantage la capacité de la planète à renouveler ses ressources et à absorber nos déchets, il faut cesser de faire de la croissance économique un objectif, dit-il. « Qu’on le veuille ou non, ça ne sera plus possible d’avoir des taux de croissance de 3 ou 4 %. »

C’est un changement radical que propose l’écologiste pour parvenir à une économie décarbonisée, une idée qui trouve écho chez M. Rehn. Il note que le Canada s’est construit sur l’extraction massive de ses ressources naturelles. « Il y a cette mentalité qui est transmise dans les lois que le Canada est grand, sans limites. Du coup, on ne voit pas la fin des ressources et on ne se prive pas pour les piller. »

Il prend comme exemple notre gestion de l’eau au Québec. Présente en abondance, celle-ci se retrouve toutefois polluée, entre autres par l’utilisation de pesticides agricoles, quand elle n’est pas carrément gaspillée par les citoyens, dit-il.

Pourquoi ne pas appliquer ici le principe du pollueur-payeur ? demande Sophie Paradis, directrice pour le Québec de la WWF Canada. « Des compteurs d’eau, par exemple, feraient en sorte qu’on paierait pour ce que nous consommons. On a déjà des compteurs d’eau pour les commerces, mais on gaspille encore beaucoup au niveau résidentiel. »

La croissance de la population comporte-t-elle un enjeu majeur ?

Selon les Nations unies, la population mondiale devrait atteindre près de 10 milliards d’individus dans un peu plus de 30 ans, et même dépasser les 11 milliards d’ici 2100, si la tendance actuelle se maintient. Freiner cette augmentation fait partie des solutions que propose Global Footprint Network.

L’organisation fait le calcul qu’un enfant en moins par famille moyenne pourrait, d’ici 2050, retrancher d’un milliard les prévisions de l’ONU, et de quatre milliards d’ici la fin du siècle. Tous les intervenants consultés par Le Devoir s’entendent toutefois pour dire que le problème est ailleurs.

Une croissance effrénée de la population accentue la pression sur les ressources de la planète, convient le professeur Jean Mercier, mais l’enjeu devient beaucoup plus grave si cette croissance est accompagnée d’un mode de vie à l’américaine. « Je pense qu’on a assez d’espace sur la Terre pour tout le monde », dit Sophie Paradis, directrice pour le Québec de WWF Canada. Elle insiste toutefois sur le fait que des « actions responsables » doivent être faites pour écarter le problème de la surconsommation des ressources. « Au Canada, on est peu peuplés et regardez un peu notre empreinte écologique. »