La vraie révolution des pailles reste à faire

La paille de papier
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir La paille de papier
Les pailles de plastique ont fait leur temps. Du petit café aux grandes chaînes de restauration, l’heure est à trouver des solutions biodégradables ou réutilisables. Une initiative saluée par des experts et environnementalistes qui estiment toutefois que bannir le petit tube de nos habitudes serait une meilleure idée.
 

Après McDonald, A&W ou encore St-Hubert, c’était au tour de Starbucks cette semaine d’annoncer le retrait des pailles de plastique jetables de ses succursales d’ici 2020, pour limiter la quantité de déchets qui finissent dans les océans. La chaîne de café optera pour des pailles en matière biodégradable, comme le papier, ou les bannira complètement en utilisant des couvercles qui ne requièrent aucune paille.

Un geste déjà adopté depuis quelques mois par des restaurants, cafés et bars au Québec, soucieux de réduire leur impact sur l’environnement. Papier, bambou, silicone, métal, verre : les options ne manquent pas.

« On était écoeuré de voir la quantité de pailles en plastique dans nos poubelles, surtout l’été avec les smoothies et boissons froides à emporter. Ça nous prenait une solution », explique Stéphane, copropriétaire du café montréalais La Graine brûlée situé sur la rue Sainte-Catherine.



57 millions
C’est le nombre de pailles en plastique qui sont utilisées puis jetées quotidiennement au Canada, selon Greenpeace Canada. Aux États-Unis, ce sont plutôt 500 millions de pailles par jour.

Depuis janvier, l’établissement propose des pailles en papier biodégradable à ses clients. Un produit toujours jetable — au grand regret de Stéphane — mais les options réutilisables, ne rentraient pas dans son budget.

Une fausse solution

Pour Agnès LeRouzic, chargée de la campagne plastique pour Greenpeace, remplacer un objet en plastique jetable par un autre objet jetable comme le papier n’est pas une solution. « C’est un coup marketing, un effet d’annonce qui permet aux entreprises comme Starbucks de se faire bien voir par la population. Les gens retiennent leur bon geste, mais ne vont pas lire par quoi ils vont remplacer leurs pailles en plastique », déplore-t-elle.

Généralement plus chères, les pailles réutilisables devraient quand même être envisagées en premier.

Photo: iStock La paille de bambou

L’entreprise québécoise Ola Bamboo, basée à Gatineau, a justement vu ses ventes de pailles en bambou quintupler entre janvier et juin cette année. « Au départ, ce sont surtout des gens curieux qui en achetaient pour chez eux. Mais de petits restaurateurs, des garderies et des commerces dans tout le Québec ont commencé à faire affaire avec nous », raconte le président du magasin, Jean-Philippe Bergeron.

Son produit naturel et réutilisable représente néanmoins un défi pour les restaurateurs. « Ça ne se met pas au lave-vaisselle, la haute température et les produits nettoyants vont les abîmer rapidement », explique-t-il.

« La meilleure paille, c’est celle qui n’existe pas », lance d’un ton catégorique le directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard.

Un avis unanimement partagé par les experts et organismes environnementaux interrogés par le Devoir. S’ils soulignent les efforts du milieu, ils jugent que la paille, quelle que soit sa matière, reste un accessoire dont on peut se passer. « C’est utile pour les personnes qui ont un handicap et ont de la difficulté à se nourrir, mais ça reste une petite part de la population », poursuit M. Ménard.

La meilleure paille, c’est celle qui n’existe pas

 

Il montre surtout du doigt le manque de discipline des consommateurs. Recyclables ou compostables, les pailles ne sont pas jetées au bon endroit et se retrouvent souvent dans la nature — donc les océans.

À son avis, au lieu de chercher à tout prix à remplacer les pailles de plastique, il faudrait plutôt changer les habitudes de la population. Les donner uniquement sur demande dans les établissements lui apparaît comme la « moins pire des solutions ». « Si c’est fait dans l’optique de les supprimer complètement un jour, ça va habituer les gens à vivre sans. »

« Nos pailles en papier n’éliminent pas le problème, on continue de jeter quelque chose, reconnaît le copropriétaire de La Graine brûlée. Mais on essaie de changer les habitudes en ne proposant pas de paille aux clients sur place. »

Photo: iStock La paille de métal

Le jeune homme trouve néanmoins difficile de s’en passer complètement. « Les couvercles des boissons à emporter sont pensés pour avoir une paille, et sans, ce ne serait pas pratique pour boire. Il faudrait repenser et changer nos contenants. C’est facile pour les grandes chaînes qui ont les moyens, mais pas pour les petits joueurs comme nous », note-t-il.

Et encore là, les entreprises qui envisagent de remplacer les pailles de plastique par un couvercle à bec ne semblent pas avoir compris l’ampleur du problème puisque ce dernier sera… en plastique. « Il faut voir plus loin. Le souci, ce n’est pas juste la paille. Starbucks et les autres grandes chaînes vendent des milliards de tasses dans le monde entier, qui seront jetées après une seule et unique utilisation », déplore Agnès LeRouzic, de Greenpeace.

Solutions de rechange?

Paille en métal, en verre, en bambou, en silicone ou en papier ? Des solutions existent, mais elles ne sont pas sans impact sur l’environnement, préviennent des experts.

En papier. Recyclable ou biodégradable, la paille en papier sera utilisée une fois puis jetée. Sa petite taille peut poser problème dans les centres de tri, puisqu’elle peut se mêler à d’autres matières et engendrer des contaminations croisées. Il faut aussi penser à l’exploitation forestière et au transport de la matière. « Plus lourd que le plastique, le papier va créer davantage de gaz à effet de serre [GES] pendant le transport », explique Cécile Bulle, de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

En verre, métal, bambou et silicone. Leur principal atout : elles sont réutilisables. Mais étant plus lourdes que celles en plastique jetable, elles devront être « utilisées un nombre de fois suffisant pour que la charge environnementale soit égale ou inférieure à celle d’une paille en plastique », note Jean-François Ménard, du Centre international de référence sur le cycle de vie des produits. Là encore, il faut prendre en compte l’extraction de la matière, sa transformation et son transport. Si le bambou semble la solution la plus naturelle, comportant peu de transformation, il ne faut pas oublier qu’il ne pousse pas au Québec et vient souvent de loin.


Appel à l'action

Couvercles, touillettes, coton-tiges, ustensiles, bouteilles : la paille de plastique n’est pas le seul produit dans la mire des défenseurs de l’environnement. Ils espèrent que le mouvement anti-paille prendra de l’ampleur et incitera la classe politique à agir.

Plusieurs villes sont déjà passées à l’acte. Au début du mois, Seattle est devenue la première grande ville américaine à interdire pailles et ustensiles en plastique dans ses cafés et restaurants. Paris lui emboîtera le pas dès septembre. Le gouvernement britannique compte aussi interdire ces objets d’ici la fin de l’année.

« Les pailles, on en parle beaucoup, mais il ne faut pas que ça nous empêche de voir le vrai problème : le plastique. Retirer la paille, c’est un geste facile. Maintenant, il faut s’attaquer au reste. Ça nous prend une politique plus globale pour avoir un réel impact », soutient Karel Ménard, du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets.


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