Sauver les baleines noires ou perdre la pêche

La baleine noire a été victime pendant des décennies de très nombreuses collisions fatales avec des bateaux et de l’équipement.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir La baleine noire a été victime pendant des décennies de très nombreuses collisions fatales avec des bateaux et de l’équipement.

Les mesures inédites mises en place cette année par le gouvernement fédéral pour éviter une nouvelle hécatombe de baleines noires dans les eaux canadiennes ont suscité de vives critiques de la part de l’industrie de la pêche, directement touchée. Ottawa réplique en disant que l’inaction risquerait de bloquer l’accès au lucratif marché américain, où de telles règles sont déjà imposées aux pêcheurs.

Lorsqu’elle fait surface, on croirait voir émerger un animal d’un autre temps. Le souffle en V et les calosités que porte chaque individu rendent la baleine noire relativement facile à identifier. Mais en voyant la lenteur avec laquelle se déplace ce cétacé, en le voyant respirer jusqu’à une quinzaine de fois, ou encore écrémer littéralement la surface pour s’alimenter, on comprend mieux pourquoi cette baleine est toujours au seuil de l’extinction, 80 ans après l’interdiction de la chasse qui a presque anéanti l’espèce.

Il faut dire que cet animal, qui peut atteindre 15 mètres de longueur, passe beaucoup de temps en surface, le plus souvent près des côtes, le long de la côte est américaine (de la Géorgie au Maine), dans des zones où l’industrie de la pêche est très active, de même que l’industrie maritime. Qui plus est, elle est reconnue pour être peu réactive aux bruits générés par les navires.

Résultat : la baleine noire a été victime pendant des décennies de très nombreuses collisions fatales, notamment au large du port de Boston, ou encore dans la baie de Fundy. Les engins de pêche ont eux aussi fait des ravages dans leur population. Encore aujourd’hui, les études des spécialistes, qui connaissent chacun des 450 individus, indiquent que 83 % des adultes portent des cicatrices, après s’être empêtrés dans de tels engins.

On ne comptait donc que 275 baleines noires au début des années 1990. Tout portait à croire à une extinction prochaine. Mais à force de plaidoyers de scientifiques, des mesures de protection ont été mises en place, d’abord pour réduire les risques de collisions avec les navires commerciaux. Par exemple, au large de Boston, au nord de Cape Cod, un système de détection signale en continu la présence des animaux aux capitaines qui naviguent dans la zone.

Règles américaines

Dans ce secteur crucial pour l’industrie maritime nord-américaine, des voies de navigation sont même déplacées selon les saisons, de façon à protéger les zones d’alimentation. Ce programme, mis en place à la demande de l’Agence américaine océanique et atmosphérique (NOAA), a d’ailleurs dû être approuvé en 2009 par l’Organisation maritime internationale, un organisme de l’ONU. Cette règle, sans précédent aux États-Unis, s’ajoute aux mesures imposées depuis maintenant 10 ans pour ralentir les navires. Ces mesures sont similaires à celles qu’on voit aujourd’hui dans le golfe du Saint-Laurent.

Quant aux pêcheurs de la côte est, ils ont aussi été soumis depuis une décennie à des mesures strictes pour protéger les baleines noires. Ils doivent notamment faire usage de lignes de pêche qui ne restent pas en surface, attacher plusieurs casiers à leurs bouées et respecter des zones de fermeture.

Bref, aux États-Unis, la sauvegarde des baleines noires est prise très au sérieux, et ce, depuis plusieurs années. Et toutes ces mesures ont démontré leur efficacité. Elles ont permis de faire doubler la population par rapport à ce qu’elle était en 1990. Il s’agit d’ailleurs d’un énorme succès de conservation, puisque le rythme de reproduction de la baleine noire est lent. La femelle peut, au mieux, donner naissance tous les trois ans, et ce, une fois qu’elle a atteint l’âge de 10 ans.

Pendant que les autorités américaines mettaient en place toutes ces mesures pour sauver l’espèce, rien de tout cela ne concernait véritablement le Canada. Il faut dire que les observations régulières de baleines noires sont relativement récentes. Mais au cours des dernières années, et sans qu’on sache précisément pourquoi, elles ont été de plus en plus nombreuses dans le Saint-Laurent.

Cette présence a pris un tournant dramatique en 2017, alors que les animaux retrouvés morts se sont multipliés, notamment en raison de collisions avec des navires ou d’engins de pêche. Une situation qui a forcé le gouvernement à improviser des mesures de protection dès la mi-juillet. Il s’agissait d’ailleurs d’un geste sans précédent pour la protection d’une espèce de cétacé au pays.

Puisque la saison de pêche au crabe tirait à sa fin, et que celle du homard était terminée, c’est la limite de vitesse imposée aux navires qui a eu le plus d’impacts. Le secteur des croisières a ainsi dû faire face à plusieurs annulations d’escales.

Tirer des leçons

Ottawa a tiré des leçons de cette crise pour élaborer les mesures mises en place en 2018. Des limites de vitesse sont de nouveau en vigueur dans le golfe, mais avec des couloirs où les navires peuvent circuler à pleine vitesse.

Malgré le caractère inédit et contraignant de ces mesures, elles sont bien accueillies par le secteur maritime. « La situation est meilleure cette année, parce que les mesures ont été développées par un groupe de travail. Il y a des annulations [d’escales de croisières], mais elles sont moins nombreuses que l’an dernier. Et à moyen ou à long terme, on pense que les compagnies de croisières vont s’y habituer », explique René Trépanier, directeur général de l’Association des croisières du Saint-Laurent.

Comme on a pu le voir cette semaine, la situation suscite surtout la colère des pêcheurs de homard et de crabe des neiges. Pêches et Océans Canada a multiplié les fermetures de zones de pêche (13 000 km2 au total), au fur et à mesure que les baleines noires arrivent dans les eaux du golfe pour s’y alimenter au cours des prochains mois.

Le ministre de Pêches et Océans, Dominic LeBlanc, s’est d’ailleurs dit « sensible » aux revendications des pêcheurs, mais aussi à celles du Québec et du Nouveau-Brunswick, qui réclament des compensations pour les pertes de revenus occasionnées par ces fermetures.

Celles-ci ont été décrétées parce que les baleines, en s’alimentant, peuvent aisément se prendre dans les cordages attachés aux casiers de homards ou de crabes, ce qui peut entraîner leur mort à court ou à moyen terme. Plusieurs espèces de cétacés ont été victimes de ces incidents dans les eaux du Saint-Laurent au fil des ans. Dans certains cas, il s’agit d’espèces qui constituent l’épine dorsale d’une autre industrie vitale pour l’économie régionale, celle des croisières d’observation de cétacés.

Le gouvernement Trudeau est donc bien conscient que l’épisode des mortalités élevées de baleines noires ne doit pas se reproduire, mais aussi que l’industrie canadienne de la pêche doit se conformer, d’ici 2022, aux dispositions du Marine Mammal Protection Act. Cette législation américaine impose à l’industrie de démontrer que ses activités ne mettent pas en péril les mammifères marins. Si ce n’est pas le cas, le lucratif marché américain sera tout simplement fermé.

Or, pas moins de 80 % de nos ressources marines y sont exportées. « Dans ce contexte, ne pas prendre de mesures aurait des impacts beaucoup plus importants, et à long terme », ont d’ailleurs répété cette semaine, et sur toutes les tribunes, les porte-parole du fédéral.