«La question de l’eau se posera dans des régions où l’on ne s’y attend pas»

Un homme faisant provision d’eau dans des bidons en plastique pendant une sécheresse à Fuerte de Piedra, en Espagne, en août 2017
Photo: Jorge Guerrero Agence France-Presse Un homme faisant provision d’eau dans des bidons en plastique pendant une sécheresse à Fuerte de Piedra, en Espagne, en août 2017

Si les ressources en eau semblent plus ou moins inépuisables, les besoins de la population augmentent et la répartition est bouleversée par le réchauffement climatique. Décryptage des enjeux avec Frédéric Lasserre, géographe à l’Université Laval, directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques et auteur du Partage de l’eau.

L’humanité dépasse de 70 % la consommation des ressources naturelles disponibles. Qu’en est-il de l’eau ?

On entend parfois que les réserves d’eau diminuent à cause du changement climatique. C’est faux, le volume reste le même depuis les temps géologiques. Mais la population et les besoins augmentent. En revanche, le réchauffement pourrait modifier la répartition des ressources sur la planète. Nous savons que certaines régions risquent de souffrir beaucoup ; c’est le cas du Proche et Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du sous-continent indien.

L’enjeu réside donc dans le partage de l’eau plus que dans l’économie ?

Cela va de pair, car l’économie peut permettre une meilleure redistribution. Dans toutes les régions du monde, le plus gros consommateur est l’agriculture, à hauteur de 70 % environ. Une rationalisation permettrait d’allouer de l’eau à d’autres postes. La pratique la plus courante est celle de l’inondation des parcelles, qui entraîne 60 % de pertes. Puis, il y a la technique par aspersion, efficace aux deux tiers environ, car sujette à l’évaporation. La méthode la plus opérante, à 90 %, est celle du goutte-à-goutte, mais elle suppose de dérouler des kilomètres de tuyaux dont les trous minuscules se bouchent rapidement : elle est donc coûteuse et peu aisée à mettre en œuvre…

Dans votre livre, vous évoquez des risques d’instabilité politique plutôt que de guerres.

Le scénario de conflits provoqués uniquement par le manque d’eau me semble peu probable. En revanche, cela peut dégénérer quand la question du partage des ressources se superpose à un différend frontalier ou à des rivalités ethniques… C’est vrai dans le cas du conflit israélo-palestinien, par exemple. Mais la question de l’eau se posera ailleurs également. Y compris dans des régions où l’on ne s’y attend pas. Prenons le Canada. Depuis plusieurs années, les étés secs posent problème pour l’agriculture et les villes. Il y a eu des campagnes de sensibilisation, puis des mesures contraignantes, comme l’interdiction de remplir sa piscine. Dans les pays occidentaux, nous sommes très vulnérables, à ce genre de situation, car nous tenons l’eau pour un bien acquis.

Comment gérer les besoins ? L’échelle des bassins hydrauliques est-elle la bonne ?

C’est la solution préconisée depuis quelques années, car l’échelle du bassin versant permet d’appréhender les actions de tous les États en amont et en aval d’un fleuve. Mais le modèle reste théorique si les États collaborent peu entre eux et persistent à faire ce qu’ils veulent sur leur territoire. Quand un gouvernement apprend par la presse que son voisin a décidé de construire un barrage, c’est forcément tensiogène.

La frénésie de consommer l’eau en bouteille est un incroyable succès marketing. Les embouteilleurs ont réussi à nous faire croire que l’eau du robinet n’était pas bonne et l’eau en bouteille, meilleure pour la santé.

Le droit international est finalement assez peu développé en la matière. Ce sont les différends de navigation qui ont longtemps préoccupé les juristes…

La convention de New York signée aux Nations unies en 1997 est une sorte de guide de bonnes pratiques. Les grands principes en sont l’équité, l’obligation de négocier et de ne pas causer de dommages significatifs. Ce texte est assez peu respecté.

La question du partage se posera aussi entre des villes toujours plus denses et des campagnes gourmandes en irrigation. Comment voyez-vous la situation ?

Les usages domestiques et industriels représentent une faible proportion de la consommation de l’eau, mais elle est concentrée dans les grandes villes. Cela entraîne une surexploitation des cours d’eau et des terrains aquifères, ou oblige à aller ponctionner l’eau plus loin, c’est-à-dire dans les campagnes. Paris, par exemple, puise de l’eau à 250 kilomètres, Mexico à 300, New York à 150… Cela peut créer des tensions.

Comment gérer l’eau potable ?

L’enjeu tient plus souvent à un problème de gouvernance que de disponibilité. À Kinshasa, par exemple, le climat est équatorial, il pleut tout le temps, mais la population manque d’eau potable, car le système de distribution est défaillant. Il faut collecter l’eau, la traiter, la distribuer puis collecter les eaux usées et les traiter à leur tour. Cette deuxième étape est souvent négligée, ce qui pollue la source.

Que dire de l’eau en bouteille ?

Cette frénésie de consommer l’eau en bouteille est un incroyable succès marketing. Les embouteilleurs ont réussi à nous faire croire que l’eau du robinet n’était pas bonne et l’eau en bouteille, meilleure pour la santé. Or nous savons que l’eau du robinet est très bonne dans de nombreux pays et même beaucoup mieux contrôlée que les eaux minérales. Sans compter les bouteilles en plastique, qui altèrent la qualité de l’eau et l’environnement. Les bouteilles d’eau sont donc une mauvaise réponse à un faux problème. Et c’est un travail de longue haleine de sensibiliser les consommateurs, pour des questions de statut social également. Certaines administrations prennent des mesures, en retirant par exemple l’eau en bouteille de leurs bureaux, des universités… Et les pouvoirs publics pourraient choisir de taxer un peu plus l’eau en bouteille.