Le pari risqué du pipeline nationalisé

Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Un paquebot amarré au terminal pétrolier de Kinder Morgan à Burnaby, en Colombie-Britannique

L’intervention du gouvernement de Justin Trudeau en faveur de la pétrolière texane Kinder Morgan était essentielle pour sauver le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain. Mais le fédéral a du même coup choisi d’assumer tous les risques associés à ce projet controversé, dont la réussite risque de se faire au détriment des engagements du Canada en matière de lutte contre les changements climatiques.

En dévoilant des résultats financiers trimestriels à la mi-avril, le président et chef de la direction de Kinder Morgan, Steve Kean, avait déjà laissé entendre que le projet d’expansion de Trans Mountain pourrait devenir « intenable » en raison des fortes incertitudes liées à l’opposition à ce pipeline. Certains analystes avaient alors affirmé que l’abandon pur et simple du projet était même souhaitable à court terme pour l’entreprise.

Sans l’intervention fédérale annoncée mardi, avec des milliards de dollars de fonds publics à la clé, tout indique que la pétrolière aurait effectivement jeté l’éponge, selon Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. Qui plus est, précise-t-il, « l’analyse de Kinder Morgan aurait été partagée par n’importe quelle autre compagnie de pipeline ».

Un point de vue que partage le sociologue Éric Pineault, auteur du livre Le piège Énergie Est, sur le défunt projet de pipeline de TransCanada. Il estime que c’est justement en raison du caractère risqué de son projet que Kinder Morgan avait décidé de créer une filiale canadienne. Une telle stratégie permet de dissocier le risque des autres activités de l’entreprise, basée à Houston.

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Pari risqué

Le rachat des actifs Trans Mountain promis par le gouvernement Trudeau, si aucun acheteur ne se manifeste à court terme, ne signifie toutefois pas que le projet d’expansion se concrétisera. « Le pari financier du gouvernement sera un succès s’il réussit à construire le pipeline, ce dont je doute », laisse tomber M. Pineau.

Pour le moment, il souligne que le fédéral a surtout décidé d’assumer un risque que l’industrie ne souhaitait visiblement plus prendre. « S’engager dans l’expansion [de Trans Mountain] est un risque important, parce que c’est justement à ce niveau que se cristallise l’opposition. Celle-ci pourrait même devenir plus forte encore, puisque le gouvernement, qui devrait être un arbitre neutre des intérêts canadiens, devient le promoteur du projet. On peut facilement imaginer que les opposants s’offusquent davantage encore et soient galvanisés par cette prise de position. »

Éric Pineault juge justement qu’Ottawa veut, avec son engagement financier et politique, éviter que le projet réclamé par les pétrolières albertaines puisse être bloqué. « Si l’expansion de Trans Mountain est bloquée aujourd’hui pour des raisons politiques, il sera absolument impossible de revenir dans dix ans avec un nouveau projet et de le faire approuver. »

Pour l’industrie, il n’y aurait toutefois pas d’urgence, selon lui. Il rappelle d’ailleurs que le projet Keystone XL doit toujours se réaliser, mais aussi le projet de remplacement de la Ligne 3, d’Enbridge.

Pour le moment, les prévisions de l’industrie indiquent toutefois que la production pétrolière doit croître substantiellement au cours des prochaines années. Celle-ci pourrait atteindre cinq millions de barils par jour en 2030, dont 3,7 millions de barils provenant des sables bitumineux, selon les données de l’Association canadienne des producteurs pétroliers.

Pipeline et climat

En plus du risque lié à la construction du nouveau pipeline pour rallier la côte ouest, le gouvernement Trudeau prend un risque qui est lié au succès des engagements en faveur de la lutte contre les changements climatiques, souligne Pierre-Olivier Pineau.

« Pour maximiser la valeur d’un pipeline agrandi, le gouvernement canadien se trouverait en porte à faux avec une lutte contre les changements climatiques qui réussirait. On diminuera les gaz à effet de serre en diminuant la consommation de pétrole. Mais si celle-ci diminue, moins de pétrole pourrait couler dans le pipeline et cela lui ferait perdre de la valeur. »

Le pari financier du gouvernement sera un succès s’il réussit à construire le pipeline, ce dont je doute

En clair, précise-t-il, le gouvernement fédéral « maximisera la valeur du projet si la lutte contre les changements climatiques ne fonctionne pas aussi bien ».

Pour Équiterre, l’engagement sans précédent en faveur des énergies fossiles est « totalement incohérent » avec la lutte contre les changements climatiques. Sa porte-parole, Annie Bérubé, rappelle d’ailleurs que les libéraux ont été élus en 2015 en promettant de mettre un terme aux subventions au secteur pétrolier et gazier.

Professeur à la Faculté de droit de l’Université McGill et expert en droit de l’environnement, Sébastien Jodoin estime « probable » que l’expansion du pipeline Trans Mountain nuise à l’atteinte des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre du Canada, à l’horizon 2030. Et l’atteinte des objectifs liés à l’Accord de Paris sur le climat impose de « laisser dans le sol » la vaste majorité des réserves de pétrole des sables bitumineux, souligne-t-il.