Protéger les océans pour éviter notre propre extinction

«Les aires marines protégées sont essentielles pour protéger la biodiversité», résume l’océanographe Sylvia Earle.
Photo: Kip Evans Mission Blue «Les aires marines protégées sont essentielles pour protéger la biodiversité», résume l’océanographe Sylvia Earle.

Les océans de la planète sont à la base de la vie sur Terre. Or, l’humanité a toujours tenu pour acquises les immenses ressources des milieux marins, au point d’anéantir de larges pans de ces écosystèmes exceptionnels en l’espace d’à peine quelques décennies. Et le temps presse pour inverser la tendance et éviter notre propre extinction, prévient l’océanographe de renommée internationale Sylvia Earle, en entrevue au Devoir.


« Peu importe où vous vivez sur la planète, vous devez prendre conscience de l’importance des océans, mais aussi en prendre soin, parce que les océans dictent la marche du monde. En fait, plus rien n’aura d’importance si nous échouons à protéger nos océans. Sans océans, il n’y a pas de survie possible pour l’humanité sur Terre », insiste le Dr. Sylvia Earle, dans un entretien accordé mardi, avant son passage sur la scène de la Conférence C2 de Montréal, mercredi.
 

Son point de vue a de quoi susciter l’attention. Il faut dire que Mme Earle a une très longue et très riche feuille de route en tant que sommité scientifique. Qualifiée de « légende vivante » par la bibliothèque du Congrès américain, ou encore d’« héroïne pour la planète » par le magazine Time, cette femme aujourd’hui âgée de 82 ans a d’abord été une plongeuse émérite qui a plusieurs records à son actif.

Chercheuse respectée, elle a notamment été la première chef scientifique féminine de l’Agence américaine océanique et atmosphérique (NOAA), en plus de collaborer à plusieurs projets de recherche sur les vastes régions océaniques, dont certains pour la National Geographic Society.

Paradis en perdition

Si elle est aujourd’hui de passage à Montréal, c’est d’ailleurs pour plaider en faveur de la protection des océans, son cheval de bataille depuis plusieurs années. « Quand j’ai commencé à explorer les océans, personne, pas même Jacques Cousteau, ne pouvait imaginer que nous pouvions nuire aux océans en raison de ce que nous y déversons ou de ce que nous exploitons comme ressources. Les océans nous semblaient immaculés. Mais maintenant, nous savons que nous faisons face à la perte possible de ces paradis. »

Or, poursuit Mme Earle, « ce sont les seuls actifs que nous avons. Les seuls. Et nous les avons exploités beaucoup trop rapidement pour leur permettre de se régénérer ». Elle rappelle ainsi que sur la période comprise entre 1950 et 2010, pas moins de 90 % des poissons de grande taille ont complètement disparu des océans de la planète. Et aujourd’hui, les données des Nations unies sont on ne peut plus claires : 90 % des stocks de poissons de la planète sont exploités au maximum de leurs capacités, ou alors carrément surexploités. Au rythme actuel, les océans auront été complètement vidés de leurs ressources halieutiques d’ici 2050.

Le Dr. Earle, qui cumule plus de 6000 heures de plongée dans le cadre de dizaines d’expéditions dans le monde, constate aussi que les milieux très diversifiés que sont les récifs de corail souffrent de plus en plus de la pollution, ou encore des effets des bouleversements climatiques. Sans oublier le problème de plus en criant de la pollution par le plastique, qui frappe plusieurs espèces et des régions océaniques très profondes qu’on croyait pourtant à l’abri des impacts de l’activité humaine.

Bref, le portrait de la situation est pour le moins critique, admet Sylvia Earle. « Nous pouvons voir que nous sommes sur une trajectoire qui nous conduit vers l’extinction. Il n’y a qu’à regarder la quantité de pollution que nous déversons dans l’air, ou alors dans les océans. Mais nous devons surtout nous assurer que la Terre peut continuer de travailler pour nous, et donc respecter les cycles naturels. Toute la question est donc là : que faisons-nous à partir de maintenant avec cette planète qui est endommagée, mais qui demeure notre meilleure chance de survie ? Que faisons-nous avec les actifs naturels de cette planète ? »

Aires marines protégées

Pour participer au changement et contribuer à la protection des milieux marins, la scientifique a mis sur pied l’initiative Mission Blue, qui est aussi à l’origine d’un documentaire disponible sur Netflix. Avec ce projet, lancé en 2009, Mme Earle plaide pour la mise en place d’aires marines protégées dans différentes régions du globe.

« Les aires marines protégées sont cruciales, autant que les parcs nationaux. Elles sont essentielles pour protéger la biodiversité », résume-t-elle au Devoir. Il faut dire qu’il s’agit de zones où toutes les activités humaines sont strictement réglementées, voire interdites, dans le but de protéger la vie marine contre toute dégradation.

Le problème, ajoute Sylvia Earle, c’est que la volonté de la communauté internationale n’est toujours pas à la hauteur du défi que constitue la mise en oeuvre d’un tel plan de protection des milieux marins. À titre d’exemple, à peine 1 % de la « haute mer », c’est-à-dire les zones au-delà des eaux nationales, et qui recouvrent près de la moitié de la Terre, est strictement protégée.

Photo: Kip Evans Mission Blue Avec son projet Misson Blue, lancé en 2009, Sylvia Earle plaide pour la mise en place d’aires marines protégées dans différentes régions du globe.

Elle salue toutefois la volonté du gouvernement de Justin Trudeau de respecter l’engagement international du Canada de protéger 10 % de ses milieux marins d’ici 2020. Mais selon elle, « il faut aller au-delà de la cible de 10 % » pour réellement protéger les écosystèmes marins. En cela, elle estime que le Canada peut et doit être « un leader ».

Pour le moment, les aires marines protégées canadiennes recouvrent environ 1,5 % des milieux marins au pays. Pour atteindre sa cible de 10 %, le fédéral compte surtout sur la mise en place de « refuges marins », des zones où des restrictions sur les pêches commerciales sont imposées, mais où l’exploration pétrolière est toujours permise.

Sortir des fossiles

Sans critiquer ouvertement le choix du gouvernement Trudeau, Mme Earle souligne que « les faits » nous démontrent aujourd’hui qu’il faut laisser le carbone dans le sol, « qu’il s’agisse de milieux terrestres ou marins ». « Tout le carbone que nous avons produit avec l’utilisation des énergies fossiles ne fait pas que réchauffer le climat, il provoque aussi la hausse du niveau des océans et bouleverse la chimie des milieux marins, par exemple en augmentant l’acidification », explique-t-elle.

Malgré l’ampleur de la crise environnementale, l’océanographe demeure optimiste, disant croire en « l’intelligence » de l’espèce humaine. « Nous sommes tous connectés. Et nous voyons que le changement est en marche, parce que nous prenons de plus en plus conscience de notre impact sur la Terre. »

« Je ne veux pas que les générations futures se demandent pourquoi nous n’avons rien fait, pendant qu’il était encore temps. Il y a toujours de très beaux récifs de corail, 10 % des gros poissons, des baleines, etc. Il nous reste donc du temps pour changer les choses, mais pas beaucoup. »