Le papier récupéré au Québec ne vaut presque rien

Le centre de tri de la Ville de Montréal est pris depuis plusieurs mois avec la quasi-totalité des 6000 tonnes de papier dont il ne parvient pas à se départir.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le centre de tri de la Ville de Montréal est pris depuis plusieurs mois avec la quasi-totalité des 6000 tonnes de papier dont il ne parvient pas à se départir.

Les papetières actives au Québec souhaiteraient acheter davantage de matières récupérées ici pour alimenter leurs usines, mais à condition que la qualité soit au rendez-vous, ce qui n’est pas le cas actuellement. Une situation bien connue du gouvernement, qui n’a pourtant toujours pas de plan précis pour corriger le tir et réduire notre dépendance aux exportations de matières recyclables.

Le papier et le carton représentent le plus gros de ce qu’on retrouve dans le bac de recyclage des Québécois, mais aussi le plus important volume de matières vendues par les centres de tri de la province. Selon les plus récentes données disponibles chez Recyc-Québec, les centres de tri ont écoulé en 2015 un total de 707 000 tonnes de papier et de carton, surtout sous forme de ballots de « papier mixte ». Ces matières, qui représentent 88 % de ce qui est vendu par les centres de tri, se sont retrouvées majoritairement sur les marchés d’exportation, « principalement » en Chine.

En fait, toujours selon Recyc-Québec, à peine « le tiers » du papier et du carton récupéré ici demeure dans la province pour être recyclé. Une situation de dépendance aux exportations qui s’annonçait problématique depuis juillet 2017 alors que la Chine annonçait son intention de fermer ses frontières aux « déchets étrangers ».

Le Québec, à l’instar d’autres régions de la planète, a en effet perdu le principal marché sur lequel il s’appuyait depuis des années, ce qui peut poser des problèmes de débouchés.

À titre d’exemple, le responsable de l’environnement à la Ville de Montréal, Jean-François Parenteau, a confirmé vendredi que le centre de tri est toujours pris avec la quasi-totalité des 6000 tonnes de papier dont il ne parvient pas à se départir, et ce, depuis plusieurs mois. Des matières qui ne cessent de se dégrader, ce qui réduit les chances de trouver un acheteur.

Papetières intéressées

Les choses pourraient toutefois changer, puisque les papetières Kruger et Cascades ont toutes deux expliqué au Devoir qu’acheter davantage de matières récupérées au Québec les intéresserait. « S’il y avait davantage de matière de qualité produite au Québec, il est évident qu’il y aurait un intérêt de notre part. Pour nous, plus la matière est à proximité, plus on réduit nos frais de transport », fait valoir le porte-parole de Cascades, Hugo D’Amours.

Un point de vue partagé par le porte-parole de Kruger, Jean Majeau. « Notre objectif est de consommer davantage de tonnes locales afin de favoriser l’économie circulaire chez nous, au Québec. Et en théorie, avec nos besoins d’approvisionnement actuels, les installations de Kruger ont la capacité de consommer des matières recyclées provenant exclusivement du Québec », ajoute-t-il.

Pour approvisionner ses trois usines de la province, Kruger dit utiliser chaque année 700 000 tonnes de matières recyclées, dont une partie provient déjà du Québec. Quant à Cascades, elle utilise plus de 500 000 tonnes de papier recyclé chaque année dans ses installations québécoises. Les deux entreprises pourraient donc, en théorie, absorber aisément la totalité du papier et du carton récupéré au Québec, au lieu de s’approvisionner à l’extérieur de la province.

Le problème, c’est que la « qualité » des matières qui sortent des centres de tri ne répond tout simplement pas aux besoins des entreprises. « Au Québec, à l’heure actuelle, on produit beaucoup de “papier mixte”, donc des papiers de différents types qui sont mélangés », explique Hugo D’Amours. Or, « il y a très peu d’utilisations possibles avec ce type de matière ».

Qui plus est, les ballots vendus sont souvent très contaminés, précise Jean Majeau. Cela veut dire que d’autres matières, par exemple du verre ou du plastique, se retrouvent parmi le papier et le carton. « Le succès d’une économie circulaire de recyclage au Québec passe donc par l’augmentation des critères de qualité des matières recyclables pour répondre aux besoins de l’industrie québécoise. Plus il y aura de la qualité qui sortira de nos centres de tri, plus les entreprises de chez nous vont en profiter », fait valoir le porte-parole de Kruger.

La ministre de l’Environnement, Isabelle Melançon, a d’ailleurs répété à quelques reprises qu’elle souhaitait développer davantage l’« économie circulaire », et donc le recyclage des matières directement au Québec. Mais pour le moment, le gouvernement n’a toujours pas annoncé de plan précis pour corriger le tir et diminuer concrètement la dépendance du Québec aux exportations de matières recyclables comme le papier et le carton.

« Les autres marchés ne peuvent pas prendre toutes les matières achetées auparavant par la Chine. Il faut donc travailler sur les débouchés locaux, ce qui fait partie de la stratégie du Québec. Nous avons une industrie au Québec qui pourrait acheter cette matière-là, si elle répondait à ses exigences », reconnaît toutefois la vice-présidente par intérim, performance des opérations, chez Recyc-Québec, Sophie Langlois-Blouin.

« Des discussions sont prévues avec les papetières du Québec pour évaluer leur ouverture et leur capacité à prendre davantage de fibres récupérées du Québec », indique aussi le cabinet de la ministre.

Recyc-Québec rappelle pour sa part « l’appel de propositions pour améliorer la qualité et les débouchés de matières recyclables » lancé en janvier dernier et doté d’une aide de trois millions de dollars. Une initiative qui pourrait permettre de « soutenir » des projets d’amélioration de la qualité des matières.

Cette avenue est d’ailleurs devenue incontournable, indique une source bien au fait de la situation. « Au Québec, pendant longtemps, dans plusieurs centres de tri, nous sommes allés vers le plus bas dénominateur commun. Nous avons produit de la matière de très faible valeur, envoyée ensuite en Chine. Mais ce modèle, dans le contexte où la Chine ne veut plus recevoir des déchets du reste de la planète, ne fonctionne plus. »