Un colocataire suspect dans notre quotidien

Faut-il se méfier de la capsule en plastique du café matinal, de la bouteille d’eau portée à la bouche, des aliments scellés dans du film plastique ou des barquettes pour viandes et légumes qui se multiplient dans nos frigos ? Une réponse simple : probablement.

Mais en fait, la science n’apporte toujours pas de réponses bétonnées à ces questions, bien que les preuves accablantes s’accumulent en défaveur de plusieurs plastiques, surtout composés de certains plastifiants et additifs présents dans les emballages alimentaires.

Vous craignez d’ingérer du plastique ? Vous le faites déjà. Les composés louches de certains plastiques, notamment le bisphénol A (BPA) — jugé « reprotoxique » depuis 2017 par le Canada — circulent dans le sang ou les urines de 91 % des Canadiens de 6 à 79 ans.

Nous sommes tous déjà un peu « plastifiés », porteurs de quantités détectables de résidus du plastique, présents dans les aliments, le sel de table, l’eau et l’air. La question n’est plus de savoir si on ingère ce matériau, mais à quelles doses et comment ces indésirables peuvent nuire à notre santé.

18 %
C’est le taux de plastique généré par les Québécois et qui se retrouve au bac de recyclage. On ignore quelle part de ces 36 000 tonnes, sur les 205 000 générées par les citoyens, est recyclée, selon Recyc-Québec (2015).

Les principaux suspects

Plus de 175 composants chimiques utilisés dans l’emballage alimentaire ont déjà été définis comme des cancérigènes ou mutagènes potentiels par l’industrie elle-même (Food Packaging Forum). Mais comment savoir si ces mauvais joueurs se retrouvent dans notre panier d’épicerie ou les rayons de la salle de bain ? Pas simple.

Car, contrairement aux aliments, aucun règlement n’oblige les fabricants de plastiques à afficher les produits contenus dans leurs emballages. Une réalité qui n’a aucun sens, déplore Bernard Robaire, expert en toxicité et en reproduction à l’Université McGill. À défaut d’interdire certains produits prouvés néfastes sur les animaux, le gouvernement devrait obliger l’étiquetage des composants plastiques sur les emballages, dit-il.

Pour l’instant, seul le numéro figurant sur les contenants plastiques aux fins de recyclage permet de démêler le bon grain de l’ivraie, ainsi que quelques indices, affirme Louise Hénault-Éthier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki.

« Les plastiques les plus à risque de relâcher des contaminants sont le PVC (no 3), le polyéthylène des bouteilles d’eau (no 1) ou de jus et le polystyrène (no 6) des gobelets de café ou des contenants d’alimentation rapide, souvent appelé « styromousse »», affirme-t-elle.

Cocktails explosifs

Première règle, plastiques, chaleur et aliments ne font pas bon ménage. En général, « chauffer du plastique au micro-ondes, c’est maximiser les risques de transferts des sous-produits du plastique vers les aliments », insiste Sébastien Sauvé, professeur de chimie environnementale à l’Université de Montréal. Le polystyrène « fond » littéralement à une chaleur élevée.

Des millions de personnes amorcent leur journée par un café « à emporter », infusé dans une cafetière plastique, siroté dans un gobelet en polystyrène. Une habitude qui multiplie les risques d’obtenir un bouillon assaisonné au styrène, un cancérigène avéré chez l’homme, affirme Mme Héneault.

Malgré leur air inoffensif, les gobelets à café en carton, enduits de polyéthylène, peuvent aussi émettre des contaminants en présence de liquide chaud. « Plusieurs plastiques se dégradent aussi au contact des graisses et des acides. Ils sont pourtant largement utilisés dans l’industrie du fast-food dont les aliments contiennent beaucoup de gras », renchérit la scientifique.

Souplesse et brillance

Plus que les polymères de base, ce sont souvent les plastifiants et additifs ajoutés aux plastiques, comme les phtalates ou la famille des BPA, deux trouble-fête avérés des systèmes endocriniens, qui sont montrés du doigt.

Utilisés notamment pour assouplir les films, sachets et emballages alimentaires, les phtalates sont partout. Leur triste réputation semble inversement proportionnelle à leur présence dans les petits et grands plats. Choyés pour leur brillance, ils abondent aussi dans les produits cosmétiques, notamment les shampoings, lotions, vernis à ongles, rouges à lèvres. Pourquoi sont-ils toujours autorisés ?

« Ces produits sont tellement utiles qu’on les emploie maintenant partout dans les emballages alimentaires, les plastiques médicaux et même les gélules de certains médicaments ! » explique Youssef Oulhote, ingénieur de recherche à la T.H. Public School of Public Health de l’Université Harvard.

« Or, les études faites sur les animaux montrent qu’ils peuvent nuire au développement des systèmes thyroïdien et nerveux. Pour établir un lien clair de cause à effet chez les humains exposés à ces produits, il faut plusieurs d’années d’observation », dit ce chercheur qui collabore à une étude en cours sur le développement de plus de 2000 enfants exposés à ces plastifiants.

Même le célèbre BPA, banni au Canada depuis 2008 dans les biberons et gobelets de plastique pour enfants, et dans tous les produits alimentaires en France, continue d’être ajouté à une foule d’emballages et contenants, insiste l’expert de Harvard. Sauf exception, il tapisse l’intérieur de toutes les boîtes de conserve et des cannettes de jus et de boissons.

Aucune pièce de la maison n’est épargnée par l’invasion du plastique. Les vêtements faits de fibres synthétiques, dont le polyester (no 1), contribuent au problème de la contamination des eaux puisqu’un seul vêtement relâche jusqu’à 1900 microfibres de plastique par lavage.

Quant aux matelas, coussins et produits électroniques, la majorité renferme des plastiques hautement inflammables, additionnés de retardateurs de flammes. Présents jusque dans certains pyjamas pour enfants, ces additifs viennent grossir le clan des perturbateurs endocriniens. « Ils peuvent représenter de 30 à 40 % du poids d’une télé, ce n’est pas négligeable », affirme le professeur Robaire.

Eaux troubles

Les microparticules de plastiques, retrouvées dans l’eau potable des systèmes d’aqueduc de tous les continents, ne peuvent être éliminées par les systèmes de filtration actuels. « On sait que ces nanoparticules peuvent traverser la paroi intestinale, affirme Sébastien Sauvé. Ce qu’on ne sait pas, c’est si le corps parvient ou pas à les éliminer. On nage encore dans l’inconnu. »

11 000
C’est le nombre moyen estimé de microparticules que peuvent ingérer en une année les gens consommant des mollusques, selon une étude de l’Université de Ghent, en Belgique.

Devant le casse-tête posé par l’ubiquité des plastiques, tous les scientifiques interrogés s’entendent sur une chose : limiter le contact et la durée de l’exposition, surtout avec les aliments.

« Il faut changer les façons de faire, apporter son contenant pour les lunchs, sa tasse pour le café, sa bouteille en inox pour l’eau, affirme Louise Héneault-Éthier. Donner des assiettes et gobelets de plastique à des enfants pour manger des aliments ou du lait chaud, c’est prendre un risque bien pire à long terme que celui de se blesser en cassant une assiette. »

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