Des milieux marins en péril

Le plastique contamine les milieux naturels, et particulièrement les océans du globe, au point de mettre en péril de larges pans de la biodiversité. Cette situation est devenue un problème environnemental mondial en apparence insoluble, malgré les initiatives de certains pour tenter de limiter les dégâts.

La scène se passe sur une île de l’archipel de Midway, un atoll situé au coeur de l’océan Pacifique, loin de toute civilisation. Un jeune albatros agonise, comme tant d’autres de son espèce. Mais sa mort prématurée n’a rien de naturel. Elle est plutôt « le reflet de notre culture », laisse tomber Chris Jordan, réalisateur du documentaire Albatross, qui sera disponible sur demande dès dimanche, Jour de la Terre.

« Les adultes nourrissent leurs jeunes avec du plastique. Ils ne savent pas ce que c’est puisqu’ils ont appris à faire confiance à ce qui provient des océans, comme les albatros le font depuis des milliers d’années », explique Chris Jordan. Résultat : des oisillons meurent, l’estomac rempli de plastique. « Chaque fois que j’ouvrais un jeune albatros mort, c’était la galerie des horreurs », ajoute celui qui a aussi mené un projet de photographies montrant des cadavres d’oiseaux, décomposés, ne laissant voir que les déchets de plastique.

Avec ses images-chocs, le documentaire Albatross illustre bien la crise environnementale que le plastique est en train de provoquer dans les océans de la planète. Une situation qu’illustrait aussi, tout récemment, ce cachalot échoué sur une plage d’Espagne et dont l’estomac contenait pas moins de 65 livres de déchets de plastique. Ou encore ces tortues, qui confondent les méduses et les sacs de plastique.
 

150 millions de tonnes

Selon les évaluations disponibles, les océans et les mers du globe contiendraient plus de 150 millions de tonnes de plastique, ce qui pourrait doubler d’ici 2050. Une bonne partie de ces matières se concentrent dans cinq gyres, ces « continents » de débris qui se forment au gré des grands courants.

12 milliards
C’est plus de 12 milliards de tonnes de déchets de plastique qui pourraient souiller la planète au milieu de ce siècle si rien n’est fait, d’après une étude publiée dans Science.

Ce matériau, dont l’utilisation courante remonte aux années 1950, est même présent jusque dans les zones naturelles théoriquement les plus préservées de la planète. « L’an dernier, sur des îles isolées en Antarctique, on voyait des contenants de plastique. On trouve même du plastique dans les grandes fosses océaniques », résume Philippe Archambault, professeur au Département de biologie de l’Université Laval et spécialiste des milieux marins.

Cette omniprésence signifie que la faune marine ingurgite de plus en plus de cette matière pourtant indigeste. Le zooplancton, à la base de la chaîne alimentaire, ne fait notamment pas la différence entre les microparticules de plastique et sa véritable nourriture, souligne M. Archambault.
 

 


Des chercheurs américains ont constaté le même phénomène chez les anchois, et ce, même si cette diète peut mener à des malformations ou des troubles de reproduction. Résultat ? « Il y a de plus en plus d’études qui démontrent une accumulation dans la chaîne alimentaire, comme on le voit pour les autres contaminants », précise le spécialiste des écosystèmes marins.

Une fois dans le fleuve, ça s’en va vers l’estuaire et le golfe. Ça se rend dans l’océan. C’est devenu un problème dans tous les océans du monde.

 

Saint-Laurent contaminé

Le fleuve Saint-Laurent est lui aussi contaminé par le plastique. « Selon ce que nous avons observé sur le terrain, soit lors de nos prises de données ou lors de plongées dans le fleuve, les déchets de plastique s’y retrouvent et il en existe de toutes les tailles », explique Geneviève D’Avignon, étudiante au doctorat en biologie à l’Université McGill, qui participe à des travaux menés notamment par le professeur Anthony Ricciardi.

Dans une première étude publiée en 2014, des chercheurs de McGill ont d’ailleurs découvert que les sédiments du Saint-Laurent, entre le lac Saint-François et la ville de Québec, sont, à certains endroits, lourdement contaminés par les microbilles de plastique. Celles-ci proviennent de cosmétiques et de produits de nettoyage auxquels elles sont ajoutées comme abrasifs. En raison de leur petite taille et de leur flottabilité, elles échappent au traitement des eaux usées par les usines de filtration.

En plus de la portion fluviale du Saint-Laurent, le problème peut très bien voyager, déplore Béatrix Beisner, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM. « C’est partout. Une fois dans le fleuve, ça s’en va vers l’estuaire et le golfe. Ça se rend dans l’océan. C’est devenu un problème dans tous les océans du monde. »

Serait-il possible de dépolluer les océans, comme le souhaite le jeune écologiste néerlandais Boyan Slat, qui a lancé le projet Ocean Clean Up dans le but de nettoyer le « continent de plastique » du Pacifique ?

Non, laisse tomber Philippe Archambault. « Ce serait comme mettre un band aid sur une plaie de 20 centimètres qui saigne. On peut retirer les grosses particules et les gros morceaux. Mais les microparticules, notamment celles utilisées dans les cosmétiques, ne pourront pas être retirées. Ce n’est pas possible. Il faut donc agir à la source. Tant qu’on ne fera pas cela, on va seulement pouvoir ralentir la croissance de la pollution. »

Tout indique toutefois que la consommation de produits faits de plastique continuera de croître, et avec elle, la crise environnementale. « Il y a manifestement une inquiétude à avoir. Je crois que l’humain ne manifeste pas d’inquiétude tant qu’il n’est pas directement affecté. Mais on consomme de plus en plus de nourriture qui contient cette pollution. Et j’ose croire qu’on ne continuera pas à courir vers le mur comme on le fait présentement. »

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