Rebâtir la cohésion sociale par la transition écologique

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
La transition écologique peut s’illustrer de différentes façons, comme dans l’interdiction des autos et le verdissement d’une ruelle par des citoyens comme dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve.
Photo: Pierre-Etienne Lessard La transition écologique peut s’illustrer de différentes façons, comme dans l’interdiction des autos et le verdissement d’une ruelle par des citoyens comme dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Renforcer les liens sociaux, favoriser l’inclusion et accroître le sentiment de sécurité figurent parmi les principales motivations des citoyens pour s’impliquer dans une démarche de transition écologique. C’est du moins ce que tend à démontrer un projet de lutte contre les changements climatiques lancé par la Coop Carbone, l’organisme Solon et la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

« Il n’y aura pas de transition écologique sans une réflexion profonde sur ce qu’on veut comme modèle de société », affirme René Audet, titulaire de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’UQAM. Le chercheur fait ce constat au moment de tracer un premier bilan d’une initiative de lutte contre les changements climatiques, toujours en cours. Lancé il y a un an, en collaboration avec la Coop Carbone et l’organisme Solon, le projet intitulé Nos milieux de vie ! se déploie à deux endroits dans l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie où une masse critique de ruelles vertes étaient déjà présentes. Il élargit cette mobilisation citoyenne sur une superficie s’étalant, dans chaque cas, sur environ cinq rues d’est en ouest et deux pâtés de maisons du nord au sud. Le but ? Cibler et mettre en oeuvre des solutions collectives de transition écologique plus ambitieuses que celles possibles à l’échelle d’une ruelle.

Attentes trompeuses

Au cours des derniers mois, une dizaine de rencontres publique ont été organisées dans chacun des deux milieux de vie. René Audet et son équipe ont documenté et accompagné le cheminement à travers une recherche-action. « Les projets que les citoyens veulent ne sont pas nécessairement ceux qu’on attendait », admet-il. Comme la démarche est orientée vers les solutions énergétiques et de mobilité, le chercheur envisageait l’émergence d’idées comme la gestion collective de bornes de recharge pour véhicules électriques, la constitution de groupes d’achats pour se procurer des fenêtres écoresponsables ou l’installation de panneaux solaires. « Quand on fait parler les citoyens sur ce qu’ils veulent pour l’avenir, on se rend compte que ce sont les motivations sociales qui ressortent vraiment plus fortement. »

René Audet a remarqué trois motivations qui pesaient lourdement dans leur implication : renforcer les liens sociaux, favoriser l’inclusion des personnes de différents âges et issues de différentes origines culturelles, ainsi qu’accroître un sentiment de sécurité, surtout pour les enfants. « Les motivations pour lutter contre les changements climatiques ne sont donc pas nécessairement environnementales », note René Audet.

Les chantiers concrets devraient être déterminés, toujours avec et par les citoyens, au cours des prochaines semaines. René Audet prévoit des initiatives s’apparentant davantage à l’aménagement de places publiques. Elles auront une répercussion sur la mobilité et l’environnement, « mais on est loin des projets un peu plus techniques auxquels on s’attendait ».

Selon le sociologue de l’environnement, ces constats devraient être pris en compte par ceux qui oeuvrent à la transition écologique, alors qu’il remarque que le discours public sur la question est souvent articulé autour de solutions technologiques ou d’initiatives de la part des gouvernements et des entreprises. « C’est vertueux, les énergies vertes, mais quand on va vraiment vouloir les mettre en place, ce ne sera pas seulement une question de subventions ou de faisabilité technique. Ce sera aussi une question d’appropriation par les citoyens et par les usagers. Et pour cela, il faut considérer les motivations sociales. »

« Les projets qui vont fonctionner sont des projets qui ont des répercussions bénéfiques sur plusieurs aspects à la fois, approuve Gabrielle van Durme, coordonnatrice à Solon. Il ne faut pas proposer des projets qui isolent la dimension environnementale, mais qui proposent une transformation et misent sur des aspects sociaux, une convivialité et une inclusion dans les milieux de vie. »

« On n’isole pas la question des changements climatiques, mais on ne l’ignore pas non plus », précise pour sa part Bertrand Fouss, directeur des projets de la Coop Carbone et président de Solon.

En parallèle à la mobilisation des milieux de vie, Solon poursuit le projet Celsius, dont l’objectif est d’expérimenter un système de géothermie dans les ruelles pour chauffer ou refroidir plusieurs logements adjacents. L’étude de faisabilité a été terminée en février et les parties prenantes espèrent commencer à creuser au début de l’année 2019 dans trois ruelles de Rosemont–La Petite-Patrie sélectionnées pour le projet-pilote.

« Quelque chose de plus grand »

Il reste à terminer en 2018 le montage de la gouvernance et du financement pour un chantier estimé entre 1 et 1,5 million de dollars, en plus de signer une convention avec l’arrondissement pour utiliser le terrain public à cette fin. Soixante-dix ménages répartis dans les trois ruelles ont manifesté leur volonté de devenir membres de la coopérative de gestion collective du réseau de chaleur. Au-delà de la collaboration entre voisins, Bertrand Fouss affirme que ces derniers, comme les citoyens avec qui est coconstruite cette initiative, affichent leur intérêt à s’impliquer dans ce projet en parlant d’un « sentiment de participer à quelque chose de plus grand qu’eux et notamment à la lutte contre les changements climatiques. Ils savent que c’est majeur, mais parfois ils se sentent un peu démunis quant à la façon de s’approprier cet enjeu ».

Aux yeux de Gabrielle van Durme, un des principaux défis de l’appropriation sociale des démarches de transition écologique demeure le temps disponible des citoyens. « L’action collective n’est pas en haut de la liste de priorité des gens, constate-t-elle. On travaille au changement de mentalités pour la faire remonter dans leur échelle de priorité, afin qu’ils y investissent plus de temps. C’est un cercle vertueux. On y retrouve du bonheur, de la reconnaissance, un sentiment de travailler pour plus grand que soi et cela donne envie de s’y investir à nouveau. Mais mettre la machine en route, c’est compliqué, parce que tout le monde est pris dans son quotidien. »

Les motivations sociales semblent le levier à privilégier pour surmonter ce défi. « La transition est une occasion pour refaire la cohésion sociale, refaire la société autour d’un projet de transformation, croit René Audet. Il faut que ce soit ancré dans la vie des gens. Et, pour ça, il faut qu’on leur parle. »