Trans Mountain: un pipeline dans l’impasse

Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Plusieurs manifestations se sont déroulées au terminal maritime de Kinder Morgan à Burnaby, en Colombie-Britannique. Quelque 200 personnes ont même été arrêtées pour avoir défié une injonction les empêchant de manifester près de l’endroit.

Le gouvernement de Justin Trudeau est embourbé dans la crise provoquée par le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain, un enjeu de plus en plus dommageable politiquement. Les libéraux pourront-ils se tirer d’affaire, mais aussi respecter leur engagement de développer l’économie tout en protégeant l’environnement ? La question se pose, d’autant que des voix s’élèvent en même temps pour critiquer le plan climatique fédéral, mais également le préjugé favorable envers l’industrie pétrolière.

Six mois après l’abandon de l’ambitieux projet de pipeline Énergie Est, l’industrie des sables bitumineux subira-t-elle un nouveau revers ? La question se pose plus que jamais, depuis que la pétrolière texane Kinder Morgan a décidé il y a quelques jours de suspendre les investissements en vue de la réalisation de son projet d’expansion de Trans Mountain.

Contrairement au défunt pipeline de TransCanada, qui devait traverser six provinces teintées d’opinions très diverses par rapport à la construction d’une telle infrastructure, la volonté de transporter annuellement 325 millions de barils de brut avec un nouveau pipeline Trans Mountain se bute au refus d’une seule province, la Colombie-Britannique. Mais tout, dans la situation politique sur la côte ouest, tend à démontrer que la fin de non-recevoir est définitive.
 

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Le gouvernement néodémocrate du premier ministre John Horgan, qui a fait élire autant de députés que les libéraux lors des élections de 2017, soit 41, doit en effet son pouvoir à une alliance avec le Parti vert, qui compte trois députés. Dans ce contexte, il est peu probable que Victoria fléchisse, malgré les menaces albertaines.

« Le premier ministre John Horgan a pris position et il peut difficilement changer d’avis sans perdre beaucoup de crédibilité, y compris au sein de son parti, puisque c’est une promesse électorale de s’opposer au projet. Il perdrait aussi l’appui du Parti vert, ce qui pourrait déclencher de nouvelles élections », explique Nicolas Kenny, spécialiste des questions politiques et professeur à l’Université Simon Fraser, à Burnaby, dans la région de Vancouver.

Contacté par Le Devoir, le ministre de l’Environnement de la Colombie-Britannique, George Heyman, maintient d’ailleurs que le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain « aurait des impacts significatifs en Colombie-Britannique, dont des impacts disproportionnés sur les milieux terrestres et les milieux marins ». Selon lui, un déversement de pétrole brut représente des risques majeurs pour l’économie de la province. « Nous continuerons de défendre nos côtes, mais aussi nos intérêts économiques et notre environnement. Cela est très important pour nous », insiste-t-il.

Le gouvernement provincial entend ainsi défendre devant les tribunaux son droit à légiférer pour restreindre la croissance du transport de pétrole brut sur son territoire, rappelle le ministre Heyman. Selon lui, « la Cour devrait confirmer que nous avons compétence pour agir ».

L’opposition politique au projet s’articule essentiellement autour de la question de la hausse du transport de pétrole

 

Non aux pétroliers

Nicolas Kenny constate justement que « l’opposition politique au projet s’articule essentiellement autour de la question de la hausse du transport de pétrole », particulièrement le transport maritime. Il faut dire qu’avec le pipeline actuel, cinq pétroliers sont chargés chaque mois.

Ce nombre pourrait grimper à 34 navires transportant chacun jusqu’à 120 000 tonnes de brut, soit quatre fois la quantité que transportait l’Erika lorsqu’il a sombré en 1999 au large de la Bretagne.

Dans la très belle et très densément peuplée région de Vancouver, la crainte d’une marée noire a donc largement contribué à gonfler les rangs des opposants au projet de Kinder Morgan, rappelle Frédéric Boily, politologue et professeur à l’Université de l’Alberta. Mais en général, ajoute-t-il, les Britanno-Colombiens sont « divisés » sur cet enjeu. Les plus récents sondages semblent en effet indiquer que la population est plutôt partagée.

Par ailleurs, le rejet d’un projet qui doit d’abord bénéficier à l’industrie pétrolière albertaine ne signifie pas que la Colombie-Britannique s’oppose à toute exploitation des énergies fossiles.

En fait, la province ne ménage pas les efforts pour favoriser le développement du gaz de schiste, mais aussi des projets de ports méthaniers pour exporter du gaz naturel liquéfié, sans oublier la production pétrolière.

Selon les données fournies au Devoir par le cabinet de la ministre de l’Énergie, des Mines et des Ressources pétrolières, Michelle Mungall, il existe 8639 puits de gaz naturel et 1024 puits de pétrole en production dans la province. Et le gouvernement de John Horgan mise beaucoup sur cette industrie pour créer des emplois et stimuler le développement économique, au point de lui accorder des exemptions fiscales. On espère aussi la réalisation d’au moins deux projets de ports d’exportation de gaz naturel liquéfié, afin de développer le marché asiatique.

Pari raté

Selon Nicolas Kenny, une partie de l’opposition ferme à Kinder Morgan s’explique justement par ce préjugé très favorable envers les énergies fossiles. « Ces décisions, notamment en faveur du gaz naturel, ont froissé le Parti vert, qui s’oppose à ces projets. Il fallait donc que le NPD donne quelque chose au Parti vert pour sauver leur alliance politique. »

En clair, le gouvernement provincial a fait le pari du compromis. Justin Trudeau a lui aussi voulu jouer cette carte en rejetant le projet de pipeline Northern Gateway, qui devait permettre au pétrole albertain d’atteindre la côte ouest, avec un port à construire dans la région de Kitimat. « Le pipeline Northern Gateway devait aboutir dans une zone très sensible, mais aussi traverser des milieux naturels préservés. Dans le cas de Trans Mountain, le parcours est déjà, pour l’essentiel, occupé par un pipeline qui est en fonction depuis les années 1950. En théorie, ce serait donc plus simple », explique M. Kenny.

Mais au lieu de cela, l’industrie pétrolière est sur le point de perdre sa dernière option pipelinière pour augmenter ses exportations vers le lucratif marché asiatique. « La seule chose qui pourrait faire avancer la situation serait une intervention des tribunaux, parce qu’une solution politique négociée me semble peu envisageable à l’heure actuelle », résume le professeur Nicolas Kenny.

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