Baleines noires: Ottawa impose une limite de vitesse aux navires dans le golfe du Saint-Laurent

La portion du Saint-Laurent située au nord de l’île d’Anticosti est fréquentée assidûment par les baleines noires, selon les données d’observation récoltées au cours des dernières années.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir La portion du Saint-Laurent située au nord de l’île d’Anticosti est fréquentée assidûment par les baleines noires, selon les données d’observation récoltées au cours des dernières années.

Le gouvernement Trudeau a décidé d’imposer de nouveau une limite de vitesse aux navires commerciaux dans le golfe du Saint-Laurent cette année, une mesure qui doit permettre d’éviter la répétition des mortalités élevées de baleines noires. Le fédéral prévoit aussi des restrictions supplémentaires pour l’industrie de la pêche, en plus de relancer les opérations de dépêtrement. Bref, des mesures sans précédent.

Le ministre des Transports Marc Garneau a indiqué mercredi matin que le gouvernement canadien imposera, « dès la fin du mois d’avril », une limite de vitesse aux navires qui entrent dans la portion ouest du golfe du Saint-Laurent, et donc dans les eaux québécoises.

Cette limite de vitesse, fixée à 10 noeuds (18,5 km/h), est imposée beaucoup plus tôt cette année. En 2017, elle avait été mise en place le 11 août, dans la foulée des mortalités historiques de baleines noires de l’Atlantique Nord dans le golfe.

Photo: Transports Canada La zone de limite de vitesse dans le golfe du Saint-Laurent

Les navires qui ne respecteront pas cette limite s’exposeront à une amende pouvant atteindre 25 000 $, a précisé le ministre Garneau, se disant toutefois persuadé que les navires commerciaux, très nombreux sur le Saint-Laurent, respecteront les règles du fédéral. L’an dernier, 542 navires ont reçu un avis de « non-conformité » de la garde côtière, mais une forte majorité a respecté la limite de vitesse.

Couloirs de navigation

Qui plus est, le gouvernement Trudeau répond aux demandes de l’industrie du transport maritime et de celle des croisières, qui souhaitaient pouvoir bénéficier de couloirs de navigation sans limites de vitesse.

Transports Canada a donc prévu deux couloirs, situés au nord et au sud de l’île d’Anticosti, où les navires pourront naviguer à leur vitesse normale, mais seulement « lorsque les baleines ne sont pas présentes », a précisé M. Garneau. Le fédéral assurera d’ailleurs une surveillance aérienne en continu, pour suivre le déplacement des baleines.

La portion du Saint-Laurent située au nord de l’île d’Anticosti est fréquentée assidûment par les baleines noires, selon les données d’observation récoltées au cours des dernières années, notamment par la Station de recherche des îles Mingan. Les relevés de 2017 de Pêches et Océans Canada indiquent d’ailleurs une forte concentration d’animaux au nord de l’île, mais aussi au sud, deux secteurs où les navires pourront maintenir leur pleine vitesse.

Si un animal y était repéré, une limite de vitesse y sera immédiatement imposée, et ce, pour au moins 15 jours. Pour le savoir, le fédéral assurera une surveillance aérienne en continu, afin de suivre le déplacement impossibles à prévoir des baleines dans le golfe. «La zone de la limitation de vitesse pourrait être modifiée en fonction de la migration des baleines», a-ton précisé par voie de communiqué.

Marc Garneau s’est par ailleurs dit conscient que les mesures de protection ont des « répercussions économiques », mais il estime qu’il s’agit d’« un système qui protège l’environnement et assure la croissance de l’économie ». Et selon lui, il est impératif d’assurer « la conservation et le rétablissement » des espèces menacées, dont les grands cétacés.

Réagissant à l’annonce d’Ottawa, le chef d’escale Stéphane Sainte-Croix, d’Escale Gaspésie, estime que le gouvernement «a fait un grand pas en avant» en ajoutant des couloirs de navigation régulière pour les navires. Mais il est toutefois trop tôt, selon lui, pour savoir si les escales des croisières prévues en Gaspésie pourront être maintenues durant la saison 2018, qui se déroule de mai à novembre.

En 2017, uniquement à Gaspé, 15 escales ont été annulées entre août et octobre. Une situation qui a entraîné des pertes financières importantes dans la région, selon M. Sainte-Croix.

Appelé à commenter les mesures annoncées mercredi par le fédéral, le cabinet du ministre délégué aux Affaires maritimes, Jean D’Amour, n’a pas répondu aux questions du Devoir.

Impacts sur les pêches

Le ministre de Pêches et Océans Canada, Dominic LeBlanc, a pour sa part annoncé mercredi le démarrage plus hâtif de la pêche au crabe, mais aussi de nouvelles restrictions pour la pêche, toujours afin de protéger les baleines.

M. LeBlanc a souligné que les « coûts » de l’inaction seraient beaucoup plus élevés, puisque les mortalités de baleines noires dans le golfe menacent carrément la certification « pêche durable » de l’industrie, une situation qui pourrait leur bloquer l’accès au marché américain. Déjà, la semaine la certification a été suspendue récemment pour 90 jours par l’organisme Marine Stewardship Council (MSC), précisément en raison des mortalités de baleines noires.

Dominic LeBlanc a finalement prévu de relancer les opérations de dépêtrement, qui avaient été suspendues l’an dernier après le décès d’un sauveteur d’expérience, Joe Hewlett, au large du Nouveau-Brunswick. Et Ottawa accordera une aide financière annuelle d’un million de dollars aux équipes de sauvetage des animaux.

Le gouvernement canadien a l’obligation légale de protéger l’habitat des baleines noires de l’Atlantique Nord, une espèce protégée en vertu de la Loi sur les espèces en péril.

Or, pas moins de 17 de ces baleines ont été retrouvées mortes dans les eaux du golfe du Saint-Laurent en 2017, sur une population totale d’environ 450 individus. Certaines avaient vraisemblablement été tuées après s’être empêtrées dans des engins de pêche, mais aussi par des collisions avec des navires, selon les résultats des nécropsies réalisées sur les animaux.

Pour les scientifiques, mais aussi pour les autorités américaines, qui ont investi des millions de dollars pour protéger l’espèce, la situation était carrément dramatique. Et la situation ne s’améliore pas, pour le moment, puisque aucun baleineau n’a été observé cette année parmi la petite population. Cela pourrait contribuer à accélérer le déclin.

Qu’est-ce que la baleine noire de l’Atlantique Nord?

Cette baleine peut atteindre une taille de 18 mètres, pour un poids de plus de 60 tonnes. Chaque individu est reconnaissable aux taches blanches uniques qui se trouvent sur sa tête, appelées callosités. Il s’agit d’une espèce qui se nourrit essentiellement de copépodes, qu’elle filtre à l’aide de ses fanons.

La baleine noire est particulièrement vulnérable aux collisions avec les navires en raison de sa propension à se déplacer lentement, en surface, notamment pour s’alimenter. Dans certaines zones où le trafic maritime est intense, les animaux peuvent par ailleurs avoir de la difficulté à détecter la proximité de certains navires, selon Pêches et Océans Canada.

La présence de cette espèce dans le golfe du Saint-Laurent est régulière, mais depuis quelques années, de plus en plus d’individus sont aperçus durant la saison estivale. En 2017, pas moins de 115 baleines différentes ont été observées, surtout au large de la péninsule gaspésienne.

La baleine noire, appelée right whale en anglais, a été décimée par des siècles de chasse commerciale. Elle était une cible privilégiée pour les baleiniers puisqu’elle flotte une fois morte et qu’elle fournit une bonne quantité de graisse, matière qui était fondue pour produire de l’huile.