Urgence d’agir, pour éviter le pire

Des milliers d’espèces sont présentement menacées d'extinction. C’est le cas du léopard de l’Amour, une sous-espèce vivant dans le sud-est de la Russie.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Des milliers d’espèces sont présentement menacées d'extinction. C’est le cas du léopard de l’Amour, une sous-espèce vivant dans le sud-est de la Russie.

À force d’ignorer la destruction en accéléré de la vie sur la Terre, l’humanité est en train de saboter les conditions essentielles à sa propre survie. Tel est le message lancé cette semaine par la communauté scientifique internationale, réunie en Colombie pour faire le point sur la crise sans précédent de la biodiversité et inciter les décideurs politiques à agir, enfin, avant qu’il ne soit trop tard.

Il est devenu malgré lui le symbole de notre impuissance collective à enrayer le déclin de plusieurs espèces emblématiques de la faune menacée à l’échelle de la planète. Sudan, le dernier rhinocéros blanc mâle du Nord, est mort cette semaine au Kenya. Sa disparition sonne le glas d’une espèce qui comptait encore 700 individus il y a de cela une quarantaine d’années.

Les rhinocéros, dont toutes les espèces sont aujourd’hui en voie de disparition, ne sont toutefois pas des cas à part. En fait, au cours du siècle écoulé, deux espèces de vertébrés ont disparu chaque année en moyenne sur la Terre. Et le déclin de plusieurs milliers d’autres espèces se poursuit inexorablement, selon ce que nous rappellent constamment les rapports scientifiques faisant état de la situation de la biodiversité dans le monde.

À preuve, la « liste rouge » de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ne cesse de s’allonger. Les données compilées par le réputé organisme sur la base de travaux scientifiques ont jusqu’à présent permis d’évaluer la situation de 91 523 espèces animales et végétales. De ce nombre, 11 783 sont qualifiées de « vulnérables », 25 821 sont « menacées », 8455 sont « en danger » de disparition et 5583 sont en danger « critique ».

Extinction massive

Jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, le déclin a-t-il été aussi rapide et dévastateur. Et rien ne semble vouloir stopper cette érosion de la vie sur la seule planète où la vie soit possible. Si bien que les scientifiques réunis cette semaine en Colombie, dans le cadre du sommet de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), n’ont pas hésité à qualifier la situation actuelle de « sixième extinction massive », la première depuis la disparition des dinosaures, il y a de cela 65 millions d’années.

« C’est une expression qui est pertinente, dans la mesure où on constate une perte très, très rapide à l’échelle humaine, mais qui est également massive », a fait valoir jeudi la secrétaire exécutive de l’IPBES, Anne Larigauderie, en entrevue au Devoir. Contrairement à l’extinction des dinosaures, probablement imputable à la chute d’une météorite, celle-ci est provoquée directement par l’activité humaine, a-t-elle ajouté. Cette extinction massive est en effet due à l’exploitation abusive des ressources, à la dégradation accélérée des terres, à l’urbanisation croissante, au développement industriel, aux bouleversements climatiques et aux espèces invasives.

« Nous sommes en train de saboter notre propre bien-être à venir ! » a lancé à l’Agence France-Presse Robert Watson, président de l’IPBES. « Cette tendance alarmante menace des économies, des moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et la qualité de vie des populations partout » dans le monde, ont aussi déclaré les experts à l’origine de quatre rapports de 600 à 900 pages chacun, publiés vendredi.

Ces rapports, qui synthétisent les données de plus de 10 000 publications scientifiques portant sur les différentes régions du globe, ont été analysés par plus de 750 experts et décideurs de 115 des 129 pays membres de l’IPBES réunis toute la semaine à Medellín, en Colombie. Ils constituent la synthèse la plus précise et la plus révélatrice de l’état de dégradation de la biodiversité sur la Terre.

Passer à l’action

Au-delà des constats « sombres », Anne Larigauderie estime toutefois qu’il importe d’agir dès maintenant pour tenter d’inverser la tendance actuelle. Selon elle, la protection de la biodiversité constitue d’ailleurs un enjeu environnemental aussi crucial que la lutte internationale contre les changements climatiques.

Mais pour que ce constat se généralise, elle juge urgent de sensibiliser les citoyens, les décideurs politiques et les acteurs économiques à l’importance des services « écosystémiques » liés à la biodiversité. « La biodiversité sous-tend un ensemble de production de services et de biens matériels, comme la production de nourriture, de produits pharmaceutiques ou encore le contrôle de la qualité de l’eau. La biodiversité a une valeur intrinsèque et immatérielle, mais elle fournit également un ensemble de services qui contribuent au bien-être humain », a expliqué Mme Larigauderie.

« On espère que les gouvernements vont trouver, dans les rapports, ce dont ils ont besoin pour pouvoir appuyer leurs décisions sur la biodiversité et ainsi avoir un impact sur celle-ci », a-t-elle ajouté. « Nous devons prendre la biodiversité en compte dans notre façon de gérer l’agriculture, la pêche, la forêt, la terre », a expliqué de son côté le président de l’IPBES, Robert Watson, conscient que la population mondiale va continuer à croître, donc ses besoins aussi. « Le monde gaspille environ 40 % de la nourriture qu’il produit […] Si nous pouvions réduire le gaspillage de nourriture, nous n’aurions pas nécessairement à doubler sa production dans les 50 prochaines années », a-t-il suggéré.

Appel au Canada

Pour Sophie Paradis, directrice pour le Québec de la branche canadienne du Fonds mondial pour la nature (WWF), le gouvernement de Justin Trudeau doit d’ailleurs absolument être attentif aux mises en garde de la communauté scientifique internationale. « Malgré nos grands espaces naturels, le Canada n’est pas du tout à l’abri des reculs de sa biodiversité. Nous constatons un déclin de plusieurs espèces », a-t-elle prévenu.

Dans son plus récent rapport Planète vivante Canada, publié en 2017, le WWF a analysé la situation de 900 espèces de vertébrés, réparties dans environ 3000 populations à travers le pays. « La moitié des espèces connaissent un déclin majeur depuis 1970. Ces espèces nous indiquent clairement que notre environnement se porte de plus en plus mal », a souligné Mme Paradis.

Enseignant au Centre universitaire de formation en environnement et développement durable de l’Université de Sherbrooke, Marc-André Guertin est lui aussi d’avis que la biodiversité s’érode au Canada et au Québec, même s’il n’existe pas de portrait fiable à l’heure actuelle. « Notre capital de biodiversité a tendance à s’effriter. Il n’y a qu’à regarder l’état de nos espèces en péril, comme les caribous. Mais on se contente habituellement de constater les déclins sans s’interroger sur les causes de ceux-ci et de la pression sur la biodiversité. Et ces causes sont liées à nos pratiques, notamment en matière d’aménagement du territoire. »

M. Guertin juge d’ailleurs qu’il serait primordial de repenser le développement économique, de façon à préserver les milieux naturels. « On veut découpler la croissance économique de la croissance des émissions de gaz à effet de serre. Il faudrait faire la même chose avec la biodiversité, et donc découpler la croissance de la destruction de la nature. Mais c’est une question dont on parle très peu au Canada. »