Innovations en gestion des matières résiduelles

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Estrie Aide est devenu un véritable plateau de formation pour les étudiants du CUFE depuis quatre ans.
Photo: Adèle photographie Laurence Salyères Estrie Aide est devenu un véritable plateau de formation pour les étudiants du CUFE depuis quatre ans.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« La gestion des matières résiduelles n’est pas seulement un sujet théorique, c’est au contraire très tangible, il est donc crucial que nos étudiants se rendent sur le terrain pour mettre en pratique les connaissances qu’ils acquièrent dans nos cours », explique Marc Olivier, professeur de chimie de l’environnement et de gestion des matières résiduelles au Centre universitaire de formation en environnement (CUFE) de l’Université de Sherbrooke.

Si le CUFE a été officiellement créé au début des années 2000, son expertise remonte en fait au début du programme de maîtrise en environnement de l’université estrienne, il y a déjà plus de 40 ans. « Ses aspects les plus importants sont sa multidisciplinarité, laquelle se reflète autant dans nos structures que dans nos cours, et la volonté d’offrir à nos étudiants un espace d’action autant que de réflexion, afin de développer leurs compétences aussi bien que leurs connaissances », relève son directeur adjoint, Jean-François Comeau.

Bon an, mal an, une centaine d’étudiants de deuxième cycle y amorcent leurs études chaque session d’automne et une trentaine d’autres à l’hiver. De fait, la grande majorité des étudiants de deuxième cycle en environnement au Québec sont inscrits au CUFE. Afin d’offrir à leurs étudiants des occasions de mettre en pratique leurs connaissances, le CUFE noue des liens avec des groupes de citoyens, des organismes communautaires ou d’économie sociale aux prises avec des enjeux environnementaux. « Pour eux, c’est intéressant de bénéficier des connaissances en environnement de nos étudiants, d’autant plus que beaucoup de ces organismes n’ont pas les moyens financiers de recourir aux services de firmes de consultants, poursuit le directeur adjoint. Quant aux étudiants, il est crucial pour leur apprentissage de se retrouver dans un contexte où il y a des contraintes extérieures auxquelles il faut s’ajuster. La clé d’un professionnel, c’est justement d’être capable d’adapter ses interventions à un contexte souvent assez éloigné de l’idéal imaginé en classe. »

L’épreuve du réel

Cette volonté de « franchir l’étape de la mise à l’échelle de la réalité », comme le dit le professeur Marc Olivier, se retrouve, par exemple, du côté de la gestion des matières résiduelles. Ses étudiants reçoivent des mandats courts à réaliser, généralement en équipe de deux, auprès d’une organisation. À l’hiver 2018, six mandats de ce type sont en cours. L’un d’eux vise la réalisation d’un outil de gestion pour améliorer les pratiques et le suivi de la filière textile d’Estrie Aide. Un autre cherche à optimiser les pratiques de gestion dans des ateliers de réparation et d’entretien d’équipement usagé destiné au réemploi (des électroménagers, par exemple), toujours chez Estrie Aide.

Depuis 1997, cette entreprise d’économie sociale oeuvre au réemploi et à l’allongement du cycle de vie de matériaux, afin d’éviter qu’ils ne soient trop vite jetés aux ordures ou éliminés. Claude Belleau, son directeur général, scinde la mission d’Estrie Aide en trois pans principaux. Le magasin (mission d’économie sociale) est un espace de 20 000 pi2 où sont revendus des objets et des matières récupérés. L’organisme récupère plus de 2000 tonnes de matières par année, dont près de 85 % sont réemployées (mission environnementale). Une bonne part du reste prend le chemin du recyclage et une infime partie est jetée. Enfin, plus d’une cinquantaine d’employés y effectuent une démarche de réinsertion sociale (mission sociale).

Cependant, l’organisme est aussi devenu un véritable plateau de formation pour les étudiants du CUFE depuis quatre ans. Ces derniers accompagnent Estrie Aide dans le renouvellement de son fonctionnement et le réaménagement de ses espaces. Jusqu’à maintenant, les étudiants du CUFE y ont réalisé une trentaine d’études de cas concernant l’accueil des matières, leur caractérisation et leur classement, les surplus, les rejets, les débouchés, etc.

Une collaboration que Claude Belleau n’hésite pas à qualifier de stratégique, voire de fondamentale pour Estrie Aide. « Nous étions rendus dans un grand foutoir de matières pêle-mêle et nous peinions à effectuer un suivi efficace de tout ce qui entrait et sortait, se souvient-il. C’est à ce moment que Marc Olivier est venu me rencontrer pour m’annoncer qu’il avait envie de travailler avec nous. Sa connaissance de la gestion des matières résiduelles et l’appui de ses étudiants nous ont aidés à formuler une approche de caractérisation et de gestion de la matière, ainsi qu’à raffiner notre modèle de valorisation de ce que nous recevons. »

Antoni Daigle, coordonnateur environnement d’Estrie Aide, donne l’exemple d’un rapport de maîtrise réalisé en 2015 et centré sur l’organisme. Il s’agissait d’élaborer un guide méthodologique pour réaliser un bilan de gestion des matières résiduelles. « C’est un vrai défi pour un organisme comme le nôtre de calculer tout ce qui entre et sort et d’en faire une gestion serrée », explique-t-il.

D’autres enjeux stratégiques sont aussi en cause. Claude Belleau rappelle que la matière résiduelle n’appartient pas à l’organisme d’économie sociale. Elle entre dans le champ de compétence de la municipalité. Or, pour chaque tonne détournée des sites d’enfouissement, le gouvernement provincial remet des redevances aux municipalités. « Avoir des données solides sur nos matières résiduelles nous permet de démontrer à la municipalité que nous détournons 2000 tonnes de matières de l’enfouissement chaque année et d’entrer dans un dialogue pour obtenir une part des redevances », explique-t-il. Un enjeu d’autant plus important qu’Estrie Aide est autosuffisant. L’organisme tire l’ensemble de ses revenus de son magasin et ne touche pas de financement public, un défi en économie sociale.

En plus d’oeuvrer à améliorer les services de gestion des matières résiduelles existants, les étudiants du CUFE contribuent à l’innovation dans ce secteur. Ils tentent, par exemple, d’imaginer des synergies entre Estrie Aide et d’autres organismes du même type dans la région, afin de favoriser les échanges de matières excédentaires. Cela ne se fait actuellement que très peu. « Toujours dans l’optique de réduire les quantités de déchets et de favoriser la récupération, le réemploi et l’allongement du cycle de vie des produits », indique Marc Olivier.