Quand le renard ou le lièvre laissent tomber le blanc pour survivre au changement climatique

«La survie de [plusieurs] espèces dépend directement de l’efficacité de leur camouflage», assure le biologiste américain L. Scott Mills, de l’Université du Montana.
Photo: iStock «La survie de [plusieurs] espèces dépend directement de l’efficacité de leur camouflage», assure le biologiste américain L. Scott Mills, de l’Université du Montana.

Renard polaire, lièvre variable, perdrix des neiges… De nombreux animaux à couleur changeante sont handicapés par leur camouflage quand il n’y a pas de neige en hiver. Mais certaines populations laissent tomber le manteau d’hiver pour s’adapter au réchauffement.

Ils sont tout bruns l’été et tout blancs l’hiver : de nombreuses espèces d’animaux adaptent la couleur de leur pelage à la saison pour mieux se camoufler. C’est par exemple le cas du renard arctique, du lagopède alpin (ou perdrix des neiges), ou du lièvre d’Amérique — également appelé lièvre variable pour son pouvoir de caméléon… Autant d’adorables bestioles vivant dans les régions nordiques et montagneuses, qui arborent une robe grise ou brune pour courir sur la terre et les rochers à la belle saison, et se transforment en boules de poils blanches quand viennent les jours froids, pour se fondre dans le manteau neigeux. Le problème, c’est que de la neige, on en trouve de moins en moins.

« Comme des ampoules étincelantes »

Une étude publiée dans le prochain numéro de la revue Science s’intéresse pour la première fois à l’ensemble des espèces photogéniques (sensibles aux effets chimiques de la lumière) dont le manteau change de couleur selon la saison, et creuse le lien avec le réchauffement climatique qui les met en grave danger. « La survie de toutes ces espèces dépend directement de l’efficacité de leur camouflage, que l’évolution a délicatement conditionné pour correspondre à la durée moyenne de l’enneigement hivernal », explique le biologiste américain L. Scott Mills, de l’Université du Montana, premier signataire de l’étude. « Le signal qui déclenche le changement de couleur du brun vers le blanc est la longueur du jour — qui, comme on le sait, est un excellent métronome pour suivre l’arrivée et le départ de l’hiver. » Mais quand les chutes de neige ne suivent pas le changement de saison, « les animaux blancs l’hiver affrontent des jours de péril mortel, où ils sont comme des ampoules étincelantes dans un environnement de couleur sombre ».

Le laboratoire Mills de l’Université du Montana s’est fait une spécialité d’étudier le changement de couleur chez les lièvres d’Amérique, et a déjà prouvé dans de précédents travaux que les lapins « mal assortis » (blancs sur fond de terre ou bruns sur fond de neige) ont plus de chances d’êtres tués. Leur comportement montre par ailleurs qu’ils n’ont pas conscience de porter la mauvaise couleur et d’être plus visibles que leurs congénères bien assortis ; ils ne tentent donc rien pour se monter discrets et s’adapter à la situation problématique.

Certains animaux abandonnent la collection automne-hiver

Les recherches du Mills Lab s’étendent désormais à 21 espèces vertébrées qui partagent la même caractéristique, et les biologistes remarquent un nouveau fait intéressant : « L’évolution à long terme a façonné certains individus, dans chaque espèce, pour garder leur couleur brune en hiver et s’adapter à un environnement moins enneigé ou sans neige (par exemple dans les zones méridionales ou côtières). »

Huit de ces espèces dont certains individus ne changent pas de couleur ont été suivies de près pour en cartographier les populations : les chercheurs ont défini dans quelles régions on trouve uniquement des animaux blancs en hiver, dans quelles régions ils restent tous bruns, et dans quelles régions enfin les blancs et les bruns se côtoient. Il s’avère que la mode change vite dans ces régions « mixtes » : les uns après les autres, les animaux y abandonnent la collection automne-hiver pour adopter le brun permanent. C’est une bonne nouvelle pour eux : ils sont capables de faire machine arrière après des milliers d’années d’évolution et de s’adapter rapidement au changement climatique.

Il y a là beaucoup d’espoir, si les animaux des régions mixtes pouvaient « disperser leurs gènes aux populations adjacentes qui deviennent blanches l’hiver ». La jolie teinte immaculée des renards, des oiseaux et des lapins du Nord finirait par disparaître de certaines régions, mais les espèces seraient sauvées. Ces « zones polymorphes » sont donc de prometteurs « outils pour la conservation » de la biodiversité, plaide L. Scott Mills dans National Geographic. Le chercheur propose d’en faire des zones protégées, tremplins pour un « sauvetage évolutionnaire ».