Une saison dans la vie du Saint-Laurent

En plus de la mission scientifique, l’«Amundsen» doit poursuivre l’escorte de navires.
Photo: ISMER / UQAR En plus de la mission scientifique, l’«Amundsen» doit poursuivre l’escorte de navires.

Il est au coeur du territoire et de l’histoire du Québec, et pourtant, le Saint-Laurent demeure toujours méconnu à bien des égards, particulièrement en période hivernale. Des chercheurs universitaires tentent présentement de percer certains mystères de la saison froide grâce à une mission scientifique inédite.

Qu’il s’agisse de sa portion fluviale, de l’estuaire ou encore du golfe, le Saint-Laurent constitue un milieu naturel particulièrement riche, complexe et fragile. Au fil des ans, plusieurs projets de recherche se sont d’ailleurs penchés sur les différents enjeux cruciaux pour cet écosystème, à l’exception notable de la saison hivernale, où les questions sans réponse sont très nombreuses.

« On connaît très bien la planète Mars. Mais on connaît moins bien les conditions hivernales dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent », résume Jean Carlos Montero Serrano, professeur en géochimie et géologie marine à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (ISMER), rattaché à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

« Il existe un trou béant en matière de connaissances. Nous avons très peu de données sur ce qui se passe l’hiver, notamment pour les micro-organismes comme le plancton, les processus sédimentaires, les courants, la formation de la glace, etc. », précise le directeur du Réseau Québec maritime (RQM), Guillaume St-Onge. La raison est simple : pour mener ce genre de recherche sur le Saint-Laurent l’hiver, il faut impérativement avoir accès à un brise-glace.

Brise-glace

Dans le cadre de son programme de recherche « Odyssée Saint-Laurent », le RQM a justement obtenu un accès au navire Amundsen, de la Garde côtière canadienne. Des chercheurs, appuyés par des étudiants de l’UQAR, sont donc présentement sur l’eau, naviguant plus précisément dans la portion de l’estuaire, soit entre l’île d’Orléans et la Gaspésie.

Pendant plus de deux semaines, ils prévoient de mener plusieurs travaux de recherche, entrecoupés toutefois des nécessaires missions de déglaçage et d’escorte du brise-glace. Dans le cadre d’un partenariat avec plusieurs universités du Québec, leur objectif est d’acquérir des connaissances sur la dynamique et les interactions des processus physiques, biogéochimiques, écologiques et sédimentologiques ayant cours l’hiver dans le Saint-Laurent.

« Nous avons la chance d’avoir un laboratoire naturel qui présente des enjeux globaux et qui est à portée de main. Nous pourrons donc mieux comprendre les processus qui se produisent dans les estuaires. Et c’est un endroit accessible, même l’hiver, maintenant », explique M. St-Onge.

Puisque ce « projet-pilote » est sans précédent, les questions sont d’ailleurs nombreuses. Le programme scientifique, qui pourra se répéter au cours des prochaines années, comprend notamment des travaux sur l’inquiétante baisse de l’oxygène dans l’estuaire, sur l’érosion côtière liée aux glaces, sur le mélange des eaux avant l’arrivée du printemps ou encore sur la productivité biologique.

Sous la glace, la vie

Même si le temps peut parfois paraître figé, sous le couvert de glace, la vie marine est en effet toujours bien présente. « Les gens pensent qu’il ne se passe rien durant l’hiver, mais ce n’est pas le cas. Il y a plusieurs organismes vivants pour lesquels l’hiver est une partie importante de leur cycle de vie, qui s’étend sur plusieurs années. C’est donc un milieu de vie riche », souligne Gesche Winkler, spécialiste de l’écologie du zooplancton à l’ISMER, qui se trouve à bord de l’Amundsen.

Au-delà des travaux menés cette année, les chercheurs estiment que d’autres projets pourraient éventuellement se déployer, afin de compléter des travaux menés durant d’autres saisons sur certaines espèces emblématiques du Saint-Laurent, dont le béluga. Même si ces cétacés sont étudiés depuis plusieurs années, on ignore toujours où ils passent les mois d’hiver. Or, c’est peut-être là que se trouve une partie de l’explication des difficultés de reproduction du béluga.

Selon Mme Winkler, il est d’ailleurs important de connaître ce qu’il advient de la vie marine durant la saison froide, afin de mieux comprendre la réalité changeante des autres saisons.

Mais la scientifique insiste surtout sur le rôle de ce genre de mission hivernale pour se préparer aux inévitables impacts des changements climatiques sur le Saint-Laurent. « Il faut travailler en hiver, parce que sinon, nous ne pourrons pas mesurer les changements dans le futur. Il faut comprendre l’état actuel de la situation. Et il faut répéter ces missions pour comprendre l’évolution de la situation, d’une année à l’autre. »