Des puits d'hydrocarbures introuvables sont jugés «conformes»

Certains puits en sol québécois ont été forés il y a de cela plusieurs années, voire plusieurs décennies, dont certains par des entreprises privées qui ont cessé d'exister depuis. 
Photo: Oksana Gracheva Getty Images Certains puits en sol québécois ont été forés il y a de cela plusieurs années, voire plusieurs décennies, dont certains par des entreprises privées qui ont cessé d'exister depuis. 

Près de 200 puits pétroliers et gaziers abandonnés au Québec ont été jugés « conformes » aux règles environnementales l’an dernier, à la suite d’inspections réalisées par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles. Or, la vaste majorité de ces puits n’ont jamais pu être localisés par les inspecteurs.

Dans le cadre du programme de suivi des puits « inactifs » et pour la plupart abandonnés au fil des ans à la charge de l’État québécois, le gouvernement mène des inspections afin, dit-il, d’« assurer la sécurité des personnes et des biens et la protection de l’environnement ».

Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) a mis récemment en ligne plus de 212 rapports détaillés d’inspections réalisées en 2017. Ceux-ci, accessibles à partir d’une « carte interactive », démontrent que des inspecteurs ont mené leurs travaux dans la vallée du Saint-Laurent, mais aussi dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie.

La carte du ministère permet surtout de constater que la très vaste majorité des inspections réalisées par la « direction du bureau des hydrocarbures » ont mené à la rédaction de rapports qui concluent que les puits sont jugés « conformes » aux règles environnementales en vigueur au Québec. Pas moins de 191 puits sont inscrits de cette façon, ce qui signifie qu’ils ne représenteraient pas de risques de fuites d’hydrocarbures.

En analysant les rapports de façon détaillée, on comprend toutefois que dans la majorité des cas, l’inspecteur chargé d’aller vérifier la conformité dudit puits n’a jamais pu le localiser. Au total, seulement 32 puits jugés conformes auraient été localisés, selon une compilation des données des rapports du MERN réalisée par le Regroupement vigilance hydrocarbures Québec (RVHQ) et Environnement Vert Plus, en Gaspésie.

En outre, pas moins de 138 puits visés pour une inspection n’ont tout simplement jamais été retrouvés. Dans les rapports du ministère, on précise normalement qu’il s’agit d’un « puits introuvable ». Pourtant, la vaste majorité de ces puits sont classés comme étant conformes aux normes fixées par le MERN en 2011 pour le suivi des sites de forages abandonnés au fil des décennies.

Qui plus est, les inspecteurs ont la plupart du temps précisé dans la catégorie « recommandation » de leur rapport qu’il n’était pas nécessaire de « reprendre la recherche », avant de recommander de « clore le dossier ».

Constat troublant

« Rien ne peut expliquer que des puits non localisés soient considérés comme “conformes”. C’est un constat troublant. On ne parle pas d’une ou de deux occurrences, mais bien d’une situation où la vaste majorité des puits ont été déclarés conformes sans avoir été inspectés », affirme Marc Brullemans, du RVHQ.

« Il est difficile de ne pas y voir une manoeuvre pour tromper les citoyens afin de les rassurer sur les projets de forage et de fracturation que le gouvernement de Philippe Couillard veut autoriser avec sa Loi sur les hydrocarbures », soutient pour sa part Pascal Bergeron, d’Environnement Vert Plus.

Au MERN, on admet que le ministère ne détient pas toute l’information requise pour localiser les puits abandonnés. « Tous les puits et sondages stratigraphiques connus sont répertoriés dans notre banque de données. Cependant, sachant que les données géographiques sont parfois erronées, le MERN a lancé deux appels d’offres (géographes et inspection) pour améliorer sa connaissance sur la localisation et l’état des puits », explique le coordonnateur des relations avec les médias, Nicolas Bégin.

« Il faut savoir que certains de ces puits inactifs datent de plusieurs décennies, dont certains du XIXe siècle. On peut s’imaginer qu’ils ont été envahis par la végétation, ou qu’un bâtiment peut avoir été bâti par-dessus », précise pour sa part le cabinet du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Moreau.

« Lorsqu’un puits est introuvable, c’est qu’il est enfoui, et souvent les tubages ont été arrachés de telle sorte qu’il s’avère non visible. Mais à la surface, il n’y a pas de signe de contamination ou d’émanation de gaz. C’est sur cette base que ce site est déclaré conforme, et non pas uniquement parce que nous ne pouvons pas dire qu’il est “non conforme”», ajoute le bureau du ministre, dans une réponse écrite aux questions du Devoir.

Puits recherchés

Certains puits en sol québécois ont été forés il y a de cela plusieurs années, voire plusieurs décennies. Ils font partie des quelque 960 forages effectués au Québec depuis 1860. Parmi ceux-ci, on retrouve des puits forés par des entreprises privées qui ont cessé d’exister, mais aussi des puits de la défunte Société québécoise d’initiative pétrolière (SOQUIP), une société d’État. On compte également au moins un puits de gaz de schiste foré en 2009 ou 2010. Classé « introuvable », il est tout de même inscrit comme étant « conforme ».

Les inspections menées l’an dernier ont tout de même permis de recenser une douzaine de puits « non conformes », selon les informations disponibles à partir de la carte interactive du ministère. Deux d’entre eux, forés vers l’an 2000 avec une portion horizontale et situés près de Saint-Apollinaire, présentaient des signes de composés organiques volatils, des éléments associés à la présence d’hydrocarbures. Ils sont inscrits au nom de Gastem, l’entreprise québécoise qui a intenté une poursuite contre la petite municipalité de Ristigouche, en Gaspésie, à la suite de l’adoption d’un règlement pour protéger son eau potable.

Au-delà des forages passés, plusieurs entreprises détiennent toujours des permis d’exploration sur le territoire québécois. Plusieurs d’entre eux tapissent la vallée du Saint-Laurent, entre Montréal et Québec. Ces permis recouvrent un territoire qui présenterait un potentiel en gaz de schiste. Ils appartiennent à une dizaine d’entreprises différentes. Plusieurs permis recouvrent en outre le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie.

Le gouvernement Couillard doit présenter sous peu la réglementation de mise en oeuvre de la Loi sur les hydrocarbures. Selon les projets de règlements publiés en septembre 2017, le gouvernement compte autoriser la fracturation hydraulique.